L’histoire est belle. Du moins son point de départ. En 2012, Gaet’s s’associait au dessinateur Jonathan Munoz pour la bande dessinée Un léger bruit dans le moteur, adaptation graphique du roman de Jean-Luc Luciani. Le succès et le plaisir étant au rendez-vous, le projet d’une suite s’est rapidement imposé. Mais leurs disponibilités respectives n’étant pas compatibles, Gaet’s s’étant notamment investi dans la formidable série RIP, celui-ci n’a pas abouti.
Plutôt que d’attendre ou de renoncer, l’auteur a changé son point de vue. Au petit garçon qui tue des gens répond désormais une petite fille qui tue elle aussi. Une enfant présentée d’emblée comme la « fée Pas Chier », sobriquet aussi cruel que révélateur. Et puisque le récit changeait de visage, le dessin pouvait lui aussi prendre un autre souffle. Étienne Friess, découvert sur Instagram, s’est imposé naturellement. Jonathan Munoz n’est pourtant pas totalement absent, puisqu’il a co-dessiné les deux premières pages lors d’un week-end apparemment arrosé.
Arrosé, le récit l’est surtout de sang. La petite fée ne sait pas lire mais tranche déjà dans le vif. Elle n’aime pas son père, déteste sa mère et n’éprouvait guère d’affection pour son frère. Ce dernier est d’ailleurs mort, victime d’un accident d’ascenseur qu’elle a provoqué dans le HLM où vit la famille. Le décor est posé sans détour, sans effet de manche, avec une frontalité qui saisit immédiatement.

Cet immeuble, elle l’appelle le Schelem. Un microcosme étouffant où les habitants se renvoient la responsabilité de leurs malheurs, souvent à coups de préjugés racistes et de lâchetés ordinaires. Ce qui frappe, c’est la voix de la jeune fille qui raconte tout cela. Une diction approximative, une syntaxe enfantine, presque bancale, qui accentue le décalage vertigineux entre son innocence supposée et la gravité de ses actes. Le malaise naît précisément dans cet écart constant entre ce qui est dit et ce qui est commis.
Le dessin d’Étienne Friess épouse parfaitement cette tension. Les corps sont parfois anguleux, les regards fuyants, les décors lourds de béton et d’ombre. Rien n’est gratuit. Chaque planche semble peser sur les personnages, comme si l’immeuble lui-même participait à la mécanique de la violence. La mise en scène reste lisible, presque classique, mais chargée d’une atmosphère poisseuse qui ne lâche jamais le lecteur.
Et pourtant, tout n’est pas entièrement perdu. Une fissure apparaît. Lorsque la petite fille projette de tuer un homme racisé par le voisinage, elle recule. Elle découvre chez lui une humanité qu’elle n’avait jamais perçue jusqu’alors. Ce sursaut ne gomme rien des horreurs passées mais ouvre un interstice. Même dans un univers saturé de haine et de déterminisme social, une étincelle peut encore surgir.
Un léger goût sous le palais est donc une lecture dérangeante, volontairement inconfortable, mais profondément maîtrisée. Gaet’s poursuit son exploration des zones grises de l’enfance et de la violence sociale, tandis qu’Étienne Friess apporte un regard graphique habité, sans fard. Une bande dessinée qui ne cherche pas à rassurer, mais à interroger. Et dont la saveur amère continue longtemps de hanter le lecteur après la dernière page.



