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Bing(o)

Seasons

Les vieux, même et surtout s’ils sont morts, ont souvent la côte. Au prix parfois d’une partielle amnésie. On ne veut retenir de Johnny Cash que sa posture rebelle et ses derniers disques cathartiques. On oublie volontiers ses prises de positions très républicaines et ses albums nashvilliens. Burt Bacharach (oui, je sais, il n’est pas mort) fut et reste encore un mot de passe pour les adeptes (auxquels j’appartiens) d’une pop sophistiquée et intemporelle. On préfère passer un voile pudique sur sa collaboration avec Christopher Cross ou les albums tardifs de Dionne Warwick.

Et puis il y a vieux vraiment morts, ceux qu’on n’écoute plus ou alors par mégarde, ceux qui ne dépassent pas les dix likes sur Sens critique. Ils s’appellent Richard Anthony, P.J Proby, Rick Nelson ou Perry Como. Ils n’ont pas forcément démérité mais les panthéons ont une place limitée et la mémoire est sélective. Trop gros, pas assez typés ou trop outrés, trop policés ou dans l’ombre d’autres plus avenants qu’eux , ils sont au purgatoire de la crédibilité. Dans ce purgatoire, on peut aussi inclure Bing Crosby.

Quand j’ai eu l’âge de m’intéresser un tant soit peu à la musique populaire, il était déjà vieux, très vieux. Plus vieux même que le plus vieux de mes grands-pères. Et puis il est mort. Deux mois après Elvis. Et moi, je n’avais d’oreilles que pour le King. Certains meurent d’overdose, d’autres électrocutés sur scène. D’autres encore noyés dans leur vomi ou d’un coma éthylique. Bing est mort en jouant au golf. Il ne faut pas s’étonner après cela que la postérité ait été ingrate avec lui, lui qui, pendant vingt ans disons entre 1934 et 1954, aura incarné l’artiste préféré des Américains, l’équivalent d’Eisenhower mais derrière un micro. Avant le Chairman, avant le Kid de Tupelo.

Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais entendu quiconque citer Bing Crosby comme un modèle artistique majeur. Du moins pas par quelqu’un né après 1940. Et dieu sait pourtant que j’en ai lu de la prose musicale. Pourtant, Bing était loin d’être un manchot. Un timbre de baryton, chaud et intime, parfaitement adapté aux nouvelles possibilités offertes par le microphone. Une voix apaisante qui pouvait se faire grave et concernée avec ce rien de guindé qui le différencie immédiatement de la concurrence (Astaire ou Sinatra). Sa versatilité était notoire et il a abordé quasiment tous les genres pré-rock’n’roll : Jazz, ballades hawaïennes, irlandaises, chansons de western, blues, country et naturellement crooning. Ni rebelle, ni anticonformiste, Bing Crosby n’avait que sa voix pour échapper à l’infamie de l’oubli. Aussi immense fut-elle, elle n’a hélas pas suffi. Et si on le cite encore distraitement, c’est pour son duo tardif avec David Bowie ou les wagons de White Christmas vendus.

Peu de temps avant de mourir (sa sortie sera d’ailleurs posthume), Bing enregistrait à Londres un disque profondément rétrospectif, à mille lieues des énergumènes se pavanant sur la Tamise en costumes chamarrés. Disque thématique, Seasons, comme son nom l’indique, s’attache au temps qui passe, aux rituels périodiques (les averses d’avril, les ballades en traîneau hivernales) et à la jeunesse enfuie. Le répertoire est composé de vieux standards remis au goût du jour et de succès contemporains adaptés pour Bing. La pochette en dit long sur la pertinence de l’album en pleine tourmente punk. Avec sa veste pied de poule, son foulard noué autour du cou et son bob de golfeur, l’affaire est déjà entendue : on n’est pas ici pour plaire aux jeunes. Moins de 50 ans s’abstenir.

Et si c’était justement ce qui, près de 50 ans après, plaisait le plus. Ce refus de se mettre à la page, ce pied de nez aux diktats de la mode. C’est tellement passé (et ça devait déjà l’être au moment de sa sortie) que ça en devient grandiose. Hélas, hélas, hélas, les arrangements et certaines compositions ne sont pas à la hauteur de l’entreprise.

A force d’user de saccharine, le diabète guette (les choeurs de June is bustin’ out all over, les clochettes de Sleigh Ride) et l’évidence s’impose : l’arrangeur Ken Barnes n’est ni Gordon Jenkins, ni Nelson Riddle et Seasons ne sera donc pas l’équivalent pour Bing de ce que She Shot me down sera pour Frank : un chant du cygne.

Par trois fois cependant, la magie opère encore : sur Seasons (avec ses faux-airs de My Way), sur September song où la qualité de la composition impose une vraie tenue orchestrale et où la voix de Bing fait des prodiges (on se pince pour croire qu’il avait 74 ans au moment de l’enregistrement) et surtout sur Yesterday When I Was YoungBing transfigure la mélancolie de la chanson d’Aznavour et en fait un formidable adieu à la vie.

 

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