Chronique Musique

Boyarin : Follow The Rabbit

Ecrit par Jism

Avez-vous remarqué la pochette de Boyarin ? Oui forcément, on ne voit que ça quand on a le cd en main. Vous rappelle-t-elle quelque chose ? Ce design, ce vert, cette façon d’agencer la pochette, n’a-t-on point vu ça il y a pile cinquante ans quand Brian Wilson et ses frangins garçons de plage sortaient Pet sounds ? De fait, ça y ressemble fortement. Pourtant il existe une différence de taille c’est qu’ici, hormis les animaux, personne n’est présent ; c’est la liberté la plus totale, pas d’enclos, rien, juste quelques arbres, la nature, un rayon de soleil, même la présence du photographe ne semble troubler le calme qui règne ici. Et l’arrière de la pochette ? vous l’avez bien vu l’arrière ? Outre le même vert, les animaux identiques et la typographie à minima, tout est à l’envers. Ce design illustre à merveille ce qu’est ce premier album, attendu depuis près de cinq ans après un Emergencies (EP) qui aura affolé un peu tout le monde : un îlot de liberté et un disque capable de vous mettre sens dessus dessous. Pourquoi ? Parce que Boyarin est un disque qui ne connaît pas la pesanteur, à peine quelques flottements sur certains morceaux, un disque où la création est pour ainsi dire, totale, sans contraintes, qui fait appel à notre capacité intime d’émerveillement, notre naïveté, bref, à l’enfant tapi en chacun de nous. Pour cela il nous met dans la même position qu’Alice en entrant dans le terrier : on suit le lapin et découvre un univers incroyable, à part, pop, aux couleurs chamarrées, un truc qui explose de partout et donne le sourire aux lèvres.

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Bienvenue donc dans la tanière du lapin blanc, le voyage commence par un instrumental, histoire de bien vous faire comprendre que celui-ci vous emportera là où il en aura envie. On entre dès Fungus dans un univers où l’élégance baroque, savante, côtoie l’accessibilité immédiate, où en à peine quatre minutes, la musique de Boyarin fourmille de détails, va dans des directions inédites, vous perd dans un labyrinthe feutré, doux, dans lequel on n’a juste qu’une seule envie : ne jamais en trouver la sortie. Vient ensuite le premier morceau chanté, Useless Light, dans lequel, après une introduction qui confirme la singularité de sa musique, on découvre la voix haut perchée de Boyarin, très proche d’un Connan Mockasin serait-on tenté de dire mais plus proche du cas barré des frangins Mael si on y réfléchit bien.

Son psychédélisme à l’ancienne, ses clavecins puisant dans le classique, ses petits bruits électro presque glitch envahissant l’oreille interne, tout cela vous entraîne dans un monde différent, habité, dont seul Boyarin détient les codes. Et ça continue ainsi avec Oliphaunt, morceau plus vertigineux encore : le rapprochement avec les Sparks devient ici plus qu’évident ; de plus, cette ambiance spectrale, si on pouvait oser un rapprochement cinématographique, rappellerait le Beetlejuice de Tim Burton, avec ce grain de folie permanent, cette exploration continuelle de nouveaux mondes, ses flûtes, ses arpèges délicats, son bandonéon, sa folie douce. Oliphaunt file, s’échappe, vit sa propre vie, comme la scène du repas de famille, sous nos yeux ébahis grâce à une écriture très visuelle. Ce qui est incroyable, c’est qu’il y a dans ce morceau un univers qui pourrait être développé sur un album, une richesse dans la composition qui file presque le vertige, des strates de musiques qui se superposent les unes aux autres sans que ce soit indigeste car écrit avec une légèreté proprement étourdissante.

Cette sensation d’étonnement ne nous quittera pour ainsi dire quasiment pas, elle perdurera même sur certains morceaux, Invasions notamment qui voit l’univers de Boyarin flirter avec le minimalisme éthéré d’un Steve Reich, partir ensuite vers les B.O baroques des films de la Hammer, pour se blottir de nouveau vers l’enfance avec une musique qu’on croirait échappée de l’œuvre de François de Roubaix. Et ce en à peine cinq minutes. Ou encore sur la mini-symphonie Emergency Exit, morceau le plus ancien et marquant de l’album qui en aura traumatisé plus d’un avec son univers unique, sa musicalité innée, son break dissonant, son motif entêtant, son équilibre étonnant entre instrumentation vintage et 2.0.

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Idem pour les apartés musicaux, Patience notamment, qui outre sa courte durée, son aspect bricolé, naïf, parvient malgré tout à être foisonnant. Parfois Boyarin étonne également par sa simplicité, You en est le plus bel exemple : la chanson est presque dénuée d’effets, tout en restant dans le ton de l’album, relativement linéaire avec un crescendo attendu mais pas de virages à 180 ° ou de contre-pied, comme dans les autres morceaux avec, en prime, cette sensation d’être tout du long dans une B.O d’un film de Robert Enrico.

Néanmoins, puisqu’il faut bien une partie reproches (tout n’est pas non plus parfait dans ce premier album), attention au trop plein : au bout d’un moment, trop d’idées peut tuer l’attention de l’auditeur. Il y en a ici tellement qu’on a la sensation d’être dans la tête d’un musicien un peu hypomane, intarissable quand il s’agit d’aligner les idées, à l’imagination profuse mais parfois éreintante. Ça reste rare, on le remarque surtout sur Progeniture, un peu sur la première partie de Grande-Garabagne, mais c’est assez redoutable en terme d’effet : on décroche, l’attention part ailleurs. Heureusement cette sensation est de courte durée, vite rattrapée par le morceau suivant Progeniture (Impossible Corners et son intervention vocale rappelant beaucoup Neil Hannon, auquel on pense, notamment avec Liberation, tout au long de ce disque) ou encore la seconde partie formidable de Grand-Grabagne, entre Experimental et Noise, arythmie et naïveté, dévoilant un aspect plus tourmenté de la personnalité de Boyarin.

Cependant Rafflesia va remettre les pendules à l’heure, nous faire revenir dans ce monde psyché/pop en concluant ce premier disque comme il l’a commencé : par un instrumental; toujours aussi riche, s’épanouissant entre enfance, naïveté et steelpan et se terminant sur une note naturaliste, humoristique et tendre (en faisant intervenir les protagonistes de la pochette). Non seulement la fin de la visite guidée appuie l’aspect fantasque, coloré de l’univers de Boyarin mais la sortie de la tanière nous amène dans un espace apaisé et baigné d’une douce lumière.

Vous l’aurez compris, en matière de pop psychédélique, bariolée et barrée, ce premier album de Boyarin n’a aucun équivalent actuel. Bien sur on pourra toujours évoquer Connan Mockasin pour cette voix héliumisée, pour cet univers pop mâtiné de psychédélisme, Neil Hannon et sa Divine Comedy pour l’aspect savant et tarabiscoté de sa musique, mais Boyarin aura toujours l’avantage de cultiver une certaine naïveté musicale, une sincérité, une fraîcheur, un univers qui n’appartiennent qu’à lui, toujours étonnant parfois épuisant mais si riche que pour en faire le tour il faudra bien prévoir quelques années devant soi.

Après un tel coup d’éclat, on ne sort pas un disque sous le haut patronage de Brian Wilson ou Michael Brown sans créer un mini-séisme, pour Boyarin, la véritable difficulté sera de survivre à son premier album parce qu’après avoir montré l’infinie étendue de son talent, il faudra confirmer derrière. Mais, comme je le disais plus haut, on peut attendre sans problème quelques années et se perdre indéfiniment dans chaque chanson de ce premier album. Essayez, vous verrez, c’est simple et totalement renversant.

Sorti le 08 avril chez Figurines Music, disponible sur son Bandcamp en format digital et en cd, disponible également chez tous les disquaires ayant un miroir à travers lequel passer.

Boyarin nous a accordé une interview à retrouver tout à l’heure ici-même.

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