Littérature Etrangère

« Ce genre de petites choses » de Claire Keegan : Portrait d’un héros ordinaire dans l’Irlande bigote

Nul n’a oublié la romancière et nouvelliste Claire Keegan, dont le somptueux Les trois lumières (2011) a fait chavirer le cœur des lecteurs.

Cette grande voix des lettres irlandaises contemporaines revient après des années d’absence avec un texte court et intense, dénonçant l’hypocrisie de l’Église et des hommes dans l’Irlande catholique des années 80.

Était-ce possible de continuer durant toutes les années, les décennies, durant une vie entière, sans avoir une seule fois le courage de s’opposer aux usages établis et pourtant se qualifier de chrétien, et se regarder en face dans le miroir ?Claire Keegan

L’écrivaine s’attache ici aux pas de Bill Furlong, un homme  simple et honnête, père de cinq filles et époux comblé, propriétaire d’une entreprise de bois et charbon. Fils illégitime d’une adolescente protégée par la riche veuve protestante qui l’employait, Bill a eu la chance d’être choyé et de bénéficier d’une bonne éducation. C’est un homme travailleur, croyant et profondément humain, qui se soucie sincèrement d’autrui. A l’approche des fêtes de fin d’année, dans une Irlande en pleine récession où nombre de gens manquent de tout, Bill ressent ainsi une sorte d’accablement, un vide inexplicable en son cœur et le besoin de donner davantage de sens à sa vie.

Quelques jours avant Noël, il part livrer le couvent voisin, dirigé par les Sœurs du Bon Pasteur. La rumeur prétend qu’elles exploitent à des travaux de blanchisserie les « filles perdues », entendons là celles qui ont eu des relations sexuelles hors mariage, quelles qu’elles soient (viol, inceste, prostitution…). On murmure aussi que ces mêmes nonnes s’enrichissent en plaçant les enfants illégitimes de ces jeunes filles ou femmes, mais tout le monde préfère fermer les yeux. C’est que l’Église est aussi puissante que crainte dans ce pays où la ferveur religieuse est grande. Bill ne peut cependant ignorer la détresse de la jeune fille, terrorisée et transie de froid, qu’il découvre ce matin-là au fond de la réserve à charbon et décide, envers et contre tout, de ne plus détourner le regard.

Il fallait bien toute la grâce et la pudeur de l’écriture de Claire Keegan pour évoquer l’histoire sordide et scandaleuse des couvents ou blanchisseries de la Madeleine, dans lesquels des milliers de jeunes femmes furent enfermées, exploitées, maltraitées, sexuellement abusées et pire encore, de 1922 à 1996, avec la complicité de L’État, de l’Église catholique et d’une partie de la population. Ce pan terrible de l’histoire irlandaise, souvent exploré par les écrivains contemporains, a d’ailleurs été magnifiquement traité par le réalisateur écossais Peter Mullan dans son film The Magdalene Sisters (2002), que je vous engage vivement à découvrir (âmes sensibles s’abstenir cependant, le film est d’une extrême dureté).

Dans une prose limpide et ciselée, empreinte des silences qui caractérisent son écriture, Claire Keegan trace le portrait attachant d’un héros ordinaire qui n’a pas oublié ses origines et se dresse seul contre la lâcheté et l’indifférence. Fidèle aux thèmes qu’elle explore de livre en livre, elle construit un récit sobre et lumineux aux accents de conte de Noël, qui nous invite à réfléchir à ce qui nous rend vivant et à ce qui fait notre humanité.


Ce genre de petites choses de Claire Keegan 

traduit de l’anglais (Irlande) par Jacqueline Odin

Paru chez Sabine Wespieser, novembre 2020

 

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Claire Keegan 


Image bandeau : « blanchisserie Madeleine » non identifiée en Irlande au début du xxe siècle (Domaine public)

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