Littérature Etrangère

David Mitchell, « Utopia Avenue » : les Swinging Sixties « hors » clichés

L‘Anglais David Mitchell, né en 1969, a vécu en Italie et au Japon où il a enseigné avant de s’installer en Irlande avec sa famille. Deux fois finaliste du Man Booker Prize, Utopia Avenue est son huitième roman. La première idée qui vient en tête pour évoquer ce pavé de 750 pages, c’est qu’il fait partie des rares romans où le lecteur se surprend à ralentir le rythme au fur et à mesure qu’approche la dernière page. Comme un enfant, on a envie que ça continue, tout simplement parce que ce roman-là est un pur plaisir. Toute la personne du lecteur y est à la fête: son intelligence, son goût pour les mots, son amour de la musique et celui du jeu. On a tendance à se méfier des nombreux romans qui puisent leur inspiration dans l’univers musical : souvent, le manque d’inspiration de leurs auteurs se cache derrière la manie du name dropping et joue sur les faiblesses nostalgiques du lecteur. Avec Utopia Avenue, David Mitchell échappe avec brio à tout reproche de ce type. Et les sensations qui dominent à l’issue de la lecture sont particulièrement salutaires en ces temps moroses : énergie, sens du mouvement, vivacité, profondeur des personnages, intelligence de leurs interactions; autant de qualités qui ne suffisent pourtant pas à expliquer le pur plaisir évoqué plus haut.

Dean a un coup de chaud, un coup de froid, une envie de vomir. « En fait, mon compte est vide pour l’instant, mais je suis payé le lundi. Je vous réglerai la totalité à ce moment-là. » La propriétaire tire sur un cordon qui pend du plafond. Elle sort une affichette de son secrétaire : « MEUBLÉ À LOUER – NOIRS & IRLANDAIS S’ABSTENIR – RENSEIGNEMENTS À L’INTÉRIEUR. »David Mitchell

Utopia Avenue, c’est le nom d’un groupe né de rencontres plus ou moins fortuites à Londres, en 1967. La chanteuse et pianiste, Elf Holloway, vient de se séparer de son compagnon Bruce, avec lequel elle constituait un duo folk. Plus de petit ami, plus de duo… Le bassiste, Dean Moss, vient de se faire virer de son appartement après s’être fait dépouiller des quelques livres qui lui restaient. Le guitariste, Jasper de Zoet, mi-anglais, mi-hollandais est une sorte de génie aussi taciturne qu’imprévisible. Le batteur, Peter Griffin, a ses habitudes sur la scène jazz. Tout ce petit monde plutôt hétéroclite va se retrouver embarqué par Levon Frankland, manager improvisé, dans l’aventure Utopia Avenue.

Le roman est construit comme un album, avec une face A et une face B, contenant chacune plusieurs chansons signées par les différents membres du groupe et dont les titres vont servir d’intitulés aux chapitres. Car chez Utopia Avenue, tout le monde écrit, compose, crée. Chaque chapitre va donc se concentrer sur chacun des membres du groupe – et sur Levon Frankland, qui joue un rôle clé dans l’aventure. On a affaire à un vrai groupe, et non pas à une star accompagnée de quelques musiciens. Les horizons divers dont viennent chacun des membres vont donner naissance à une musique sans barrières, où le folk a sa place tout comme le blues ou le funk, et où même les « génies » de la guitare trouvent leur place. Parlons-en, justement, car Jasper de Zoet – un descendant du Jacob de Zoet qui donnait son nom au roman de David Mitchell, Les Mille automnes de Jacob de Zoet (L’Olivier, 2013) – est un personnage aussi fascinant qu’étrange, en proie à un trouble mental particulièrement handicapant, constitué d’hallucinations et d’obsessions… À moins que ce ne soit autre chose ? Le paysage mental dans lequel évolue Jasper est l’occasion pour David Mitchell d’ouvrir une parenthèse dans le récit et de laisser libre cours à sa légendaire imagination qui lui permet d’élaborer des hypothèses cosmiques, surnaturelles plus que psychologiques sur ce qui arrive vraiment à Jasper. Une parenthèse qui constitue probablement une des forces d’un livre qui s’attache à brosser un portrait aussi vivant qu’exact d’une époque où créativité et liberté font partie des étendards d’une génération qui se libère des souvenirs de la guerre, de contextes familiaux sclérosants, voire traumatisants, et dont les excès vont constituer le socle de ce qui fait la légende du rock.

Elf et sa famille décalée, Dean et ses souvenirs d’enfance traumatisants, Peter et Jasper, après un premier concert calamiteux, vont se retrouver embarqués dans un tourbillon de succès international auquel ils ne sont pas préparés, partir pour une tournée américaine qui va permettre à David Mitchell d’inventer d’improbables rencontres, comme celle où Elf, dans un ascenseur, est abordée par un homme prénommé Lenny, qu’elle envoie balader avant de s’apercevoir qu’elle n’a pas reconnu… Leonard Cohen. Les « collisions » se multiplient – de Bill Evans à Francis Bacon en passant par David Bowie, Syd Barrett, Jimi Hendrix, Brian Jones, John Lennon… – mais on est bien loin de l’exaspérant name dropping évoqué au début de cette chronique : les « célébrités » ne le sont parfois pas encore, et leur apparition n’a rien d’invraisemblable ni de fortuit. Les mésaventures, elles aussi, viennent émailler la carrière du groupe. Ainsi, Dean se retrouve en prison en Italie, Jasper se débat avec les substances qui sont supposées lui rendre son équilibre.

À travers l’histoire-éclair d’Utopia Avenue, David Mitchell ajoute une pièce précieuse à l’édifice de sa carrière de romancier qui se joue des genres littéraires. Surtout, il décrit dans un style virtuose l’étincelle magique qui jaillit lorsque cinq personnalités aussi différentes qu’on peut l’imaginer réussissent à créer le miracle de la musique. Sans nostalgie, mais avec une précision et un sens de l’image et de l’évocation saisissants, il nous entraîne dans un formidable voyage dans le temps et l’espace, nous laissant suspendus à ses mots et étourdis par cet enivrant tour de manège littéraire.


 

 

Utopia Avenue de David Mitchell

traduit par Nicolas Richard

 

Éditions de l’Olivier,  mai 2022

 

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David Mitchell


 

Image bandeau : H. Grobe, CC BY 3.0 , via Wikimedia Commons

 

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