Philo

Kambouchner et l’art d’être professeur

Kambouchner Descartes

Nous connaissions Denis Kambouchner comme grand spécialiste des écrits moraux de Descartes (L’homme des passions. Commentaires sur Descartes, Albin Michel, 1995, 2 vol ; Les Méditations Métaphysiques de Descartes, vol. 1, P.U.F., 2005, Descartes et la philosophie morale, Hermann, 2008 ; René Descartes et Pierre Chanut, Lettres sur l ‘amour, Mille et Une Nuits, 2013), directeur d’une compilation thématique de l’histoire et des courants de la philosophie (Notions philosophiques, Folio-Gallimard, 1995, 3 vols). Nous le connaissions également, pour certains, comme professeur de philo à Paris I. Nous le découvrons à présent dans un exercice plutôt inhabituel et rafraîchissant pour un universitaire.

Le sous-titre de l’ouvrage annonce la forme : « Un répertoire des fausses idées sur l’auteur de Discours de la méthode, avec les éléments utiles et une esquisse d’apologie ». Kamboucnher (Boubouch pour les intimes et étudiants) a eu l’idée saugrenue, mais brillante, d’écrire, non une énième introduction au cartésianisme, mais un sorte d’anti-manuel où, en vingt-et-une remarques précises, courtes et parfois dialoguées, il fait une reprise de tout ce que l’élève de La Flèche n’a jamais dit ni conçu. Celui qui s’est déjà maintes fois confronté à la difficulté de la langue cartésienne (Le vocabulaire de Descartes, avec Frédéric de Buzon, Ellipses, 2002 ; Le style de Descartes, Manucius, 2013 ; Lectures de Descartes, Ellipses, 2015 à paraître), s’applique à comprendre les erreurs et confusions qui survivent dans le bagage intellectuel commun, dès que nous tchatchons du plus grand philosophe du XVII siècle français.

Le plus intéressant dans l’approche de Kambouchner, après ses qualités d’explication et de synthèse, c’est l’approche qu’il a de l’enseignement de la philosophie d’un auteur, que ce soit Descartes, son favori, ou d’autres. Il décrit le travail du spécialiste envers ses lecteurs dans cette qualité de restitution d’« un réseau de thèmes » au sein duquel les concepts de l’auteur prennent leur sens, et expriment son « idiome ». Il pose une question capitale sur la manière dont nous concevons l’enseignement et la transmission, qui est celle de savoir s’il existe une présentation, une introduction, ou un discours qui puisse véritablement restituer la pensée d’un autre. Nous retrouvons cet autre thème qui lui est cher, celui de l’éducation et du problème de la méthode (L’école, question philosophique, Fayard, 2013).

Il convient de rappeler ses prises de position au début des années 2000 (Une école contre un autre, P.U.F., 2000), puis lors des débats autour de la réforme des programmes et des calendriers scolaires, sous le ministère de Xavier Darcos, dans lesquels il réaffirmait la profondeur de l’enseignement, qui ne rime pas nécessairement avec contraintes de temps et de moyens (La crise de la culture scolaire : origines, interprétations, perspectives, avec François Jacquet-Francillon, P.U.F., 2005). Sa capacité à penser l’influence des nouveautés dans la pratique de l’enseignement confirme sa sincère attention pour les générations à venir (L’école, le numérique, et la société qui vient, avec Julien Gautier, Philippe Meirieu, Bernard Stiegler et Guillaume Vergne, Mille et Une Nuits, 2012).

Au passage, quel philosophe actuel est capable d’écrire pour la jeunesse et d’ainsi prolonger jusqu’au bout ses préoccupations pour la pédagogie et la formation de l’esprit ? (De bonnes raisons d’être méchants ?, Gallimard-Jeunesse, coll. « Chouette penser ! » 2010, Ma guerre de Troie, Les Impressions nouvelles, 2011, roman écrit sous le pseudo Daniel Kammer) Nous comprenons mieux les raisons de cette leçon à l’envers : il faut reprendre depuis le début.

Comment en sommes-nous arrivés à commettre d’aussi grands contresens sur la vision du corps et de l’âme chez Descartes ?

L’image souvent attaché aux cartésiens est celle de rustres défenseurs de la rigueur, qui ne veulent rien entendre de confus, donc rejettent les sentiments et tout ce qui obscurcit l’exercice clair de l’esprit. Il suffit d’énoncer ces pauvres phrases pour réaliser leur non-sens complet. Ce genre d’attitude stérile d’enfermement mental n’a jamais été profitable à un quelconque développement de pensée. En vérité Descartes n’a jamais formulé un quelconque mépris pour le corps et les sens, mais une réserve méfiante, qu’en vérité requiert toute pratique sérieuse de la réflexion philosophique. Ah, ce fameux doute cartésien ! Attention à ne pas tomber dans le panneau, non du doute lui-même, mais de tout son cortège de préjugés et de fantasmes qui lui est injustement associé.

Le problème majeur que Descartes pose à notre entendement nous renvoie en vérité à notre imparfaite maîtrise des termes qu’il emploie, ce qui fausse immédiatement notre interprétation.

« En tant que cartésien, je ne crois que ce que je vois», « Je pense donc je suis » est la grande nouveauté de Descartes , « j’existe parce que je suis conscient que j’existe », etc.., sont toujours des énoncés à moitié vrais parce que nous ne saisissons pas le travail d’orfèvre de la langue cartésienne. Tout est dans le détail et la nuance.

Le cogito, terme désignant la preuve complexe contenue dans l’énoncé « cogito, ergo sum », n’est pas toujours présente chez Descartes sous la même forme, et nous devons plutôt y voir l’expression de la difficulté du maniement d’un tel principe, plutôt qu’une indécision ou une étourderie. Son emploi s’avère être très spécifique, puisque en aucun cas ce ne peut être un argument solitaire, une formule massue qu’il nous est plaisant de sortir quand l’occasion se présente. Certes, il s’agit d’un socle fondamental, mais il appelle à poursuivre le travail de consolidation des principes de l’esprit, sinon la recherche ne peut aboutir à aucune science ni philosophie véritables.

Ainsi, au fur et à mesure des remarques, Kambouchner nous fait voir l’étendue du continent cartésien, et nous invite à la réserve, puisque même les grands spécialistes se disputent sur des quarts de formule. Cette perspective d’approche critique se concentre sur deux points, qui ne sont en réalité que le déploiement d’une même considération.

Pour apprendre, il faut savoir être économe, c’est toute la tâche de l’enseignant, savoir se concentrer sur les points majeurs qui nous feront saisir par analogies et conjectures tout ce qui suit. Il aurait été infiniment long et pénible d’avoir travaillé avec insistance tout ce que nous savons. Cependant, l’autre revers de cette méthode c’est d’offrir une vision parfois tronquée et réduite d’une pensée, noyautée autour de ce que nos professeurs et amis nous en ont dit. C’est le cas pour Descartes, comme pour l’ensemble de la littérature, et si des professeurs continuent de professer et de gratter du papier, c’est bien parce qu’ils ne cessent de redécouvrir chez les classiques d’autres chemins.

Est-il acceptable de réduire, comme le proposait Bergson, un auteur, écrivain ou philosophe, à quelques grandes idées, entre lesquelles il aurait tissé ses œuvres, s’efforçant à chaque fois de les exprimer avec une lumière neuve. Est-il possible de réduire Descartes à quelques grandes thèses, telles la dualité de l’âme et du corps, le cogito source de toute certitude, la vision mécaniste du corps, et l’erreur potentielle qui accompagne toute sensation ? Bien évidemment, non, nous remarquons immédiatement la maigreur de ces considérations pour notre propre réflexion. En quoi ces bribes de pensées, ces démonstrations tronquées peuvent nourrir nos questionnements ?

Il faut, dans un second temps, interroger la façon même dont nous concevons l’apprentissage. Est-il plus pertinent et plus efficace de présenter une pensée à partir de ses « idées-choc », ses « idées-noyau », sans tenir compte du cadre argumentatif général ?

Ainsi, faut-il introduire Descartes non plus par le poncif qu’est l’exposé standard des « 30 citations à retenir » (il existe déjà des centaines de manuels et d’introduction), mais par une pirouette. Il est bien plus profitable de s’échapper du cadre des préjugés au sein duquel nous recevons un enseignement.

Commençons par reprendre tout ce qu’un auteur n’a pas dit, afin de pouvoir réemployer correctement notre sens critique lorsque nous le lirons et reliront. Rebrousser le chemin accumulatif de la connaissance, où se mêlent les vraies lectures, les lectures imaginaires et les récits d’autrui. Surtout ne pas se figurer que nous seront savants si nous sommes capables de résumer Descartes ou Kant en une dizaine de minutes à la terrasse d’un bar, le samedi soir. Si Boubouch ne le fait pas lui-même, comment oserions-nous ? Quelle prétention. Désirons plutôt entendre et apprécier en nous-mêmes ce que nous dit un auteur, avant de désirer étaler aux alentours la pseudo-science que nous en avons tiré.

Denis Kambouchner a ouvert la voie, nous attendons avec impatience de la part de tous nos grands maîtres conférenciers les numéros suivants : Platon n’a pas dit, Aristote n’a pas dit, Nietzsche n’a pas dit, etc, pour nous remémorer ces grandes pensées dans une exposition savante et accessible.

Rappelons que cet ouvrage est publié aux Belles Lettres, maison de l’édition scientifique par excellence, dont la variété de collections comporte également ce genre de petits formats, clairs et directs (bien plus sympathiques que l’œuvre complète bilingue de Proclus en quinze volumes. Allez donc faire un petit tour au 95, boulevard Raspail, vous n’en sortirez plus !).

Enfin une vulgarisation qui ne mérite pas ce nom, une véritable leçon.

Denis Kambouchner, Descartes n’a pas dit, Les Belles Lettres, 2015

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Un commentaire

  1. Bonjour M. Lucas,

    Ça doit être le privilège des grands que leur popularité travestisse à ce point leur héritage.
    Un Machiavel en prévision aussi ? 😉

    Je sors souvent de ma poche un outil dont je ne sais plus si on peut attribuer la fabrication à Descartes. Ça dit « Choisis ce que tu veux, même si ce n’est pas le mieux, il n’y a que toi qui puisse choisir pour toi. »
    Autre impact cartésien collatéral rapporté : dans une classe d’élémentaire, authentique, une enseignante déclare à un élève «  »Il vaut mieux changer l’ordre de ses désirs que l’ordre du monde » ! 😉 C’est pas gagné réconcilier les français avec le cartésianisme…

    J’ai trouvé ça récemment, où j’ai retrouvé les nœuds papillons de Marion :
    http://www.singer-polignac.org/fr/missions/lettres-et-arts/colloques/68-les-passions-de-l-ame-et-leur-reception-philosophique

    Et puis en cherchant le « De bonnes raisons d’être méchants ? », j’ai trouvé ceci, assez amusant ?
    http://archives-lepost.huffingtonpost.fr/article/2010/11/13/2303110_10-bonnes-raisons-d-etre-mechant-pendant-la-journee-de-la-gentillesse.html

    A bientôt.

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