Chronique Musique

Elegia : Jamais Trop Tard

Écrit par French Godgiven

Au milieu des années 90, et bien avant que l’expression « French Touch » ne soit sur toutes les lèvres, un certain Laurent Collat produisait dans son coin, sous l’alias référencé Elegia, une musique électronique d’obédience techno, à la fois efficace et inventive, rivalisant même avec les sommets américains ou britanniques du genre, en termes de sensibilité mélodique évidente comme de tension émotionnelle rentrée, au point d’être rapidement décrit comme étant « le Larry Heard français ». Il sera alors découvert par le (regretté) producteur David Kemmoun (alias DJ Davyd) qui, dès 1995, publiera directement sur son label Radikal Groov son premier album, Body & Soul, bluffant d’inspiration maîtrisée.

Malgré ces débuts prometteurs, c’est avec son premier maxi, le plus club Mother EP, que Laurent Collat affirmera véritablement son propre style, personnel et affûté, qui tapera dans l’oreille du célèbre DJ et producteur Laurent Garnier, lequel le signera illico sur FCom, la structure qu’il codirigeait alors avec son partenaire Eric Morand. Le nom Elegia devient alors synonyme de house classieuse et racée, développant sur From Nowhere With Love puis Snapshots, deux maxis hypnotiques et remuants, un son qui creusera davantage sa science d’un groove ouaté et magnétique, avant la publication fin 1999 d’un second album, l’ambitieux et coloré Sounds Within, qui donnera sa version, éminemment personnelle et travaillée,  d’une drum’n’bass climatique, envoûtante et sensuelle, matinée d’ambient lunaire et obsédante.

Pour toute noble qu’elle fut, l’exigence artistique de Collat, associée à son refus de laisser les modes faciles et les carcans en vigueur exercer une quelconque emprise sur sa musique, le privera d’un succès qui aurait pu être plus conséquent s’il s’était astreint à son étiquette initiale de clubbeur sensible (pour faire, forcément, trop court). Le projet Elegia, malgré la sortie de deux autres excellents maxis, dont le roboratif et irrésistible So Far Above, sera progressivement mis en veilleuse, par son label comme par lui-même, au profit de collaborations extérieures éclectiques et généreuses.

Ainsi, il sera l’architecte sonore du meilleur album à ce jour de son mentor d’alors Laurent Garnier, le triomphal Unreasonable Behaviour de 2000, et co-réalisera la même année le magnifique Irvi du breton Denez Prigent. Par la suite, son nom et sa réputation de metteur en sons subtil et inspiré allaient être associés au langoureux hip hop cinématique de Wax Tailor, ainsi qu’aux recherches avancées de son compatriote Dominique Dalcan, sous son alias Snooze puis pour le projet Temperance, qui a d’ailleurs remporté un prix aux dernières Victoires de la Musique en date.

Dans ce contexte, en ce début d’année 2018, l’annonce, par Laurent Collat lui-même, d’un retour à ses propres affaires sous la forme d’un nouveau EP quatre titres, avait de quoi réjouir celles et ceux sur qui son art de « faire pleurer les machines » a laissé une trace indélébile. Certes, en marge de son travail pour d’autres, les dernières années l’ont vu égrainer quelques nouveaux morceaux sur son propre bandcamp, mais la perspective d’une nouvelle sortie conséquente d’Elegia (qui devrait être suivie d’un véritable nouvel album dans les mois qui viennent) laissait espérer le meilleur.

Et l’écoute de ce Too Late Now dissipe tout doute possible : fort de ses expériences récentes tout en bénéficiant de la pérennité de sa griffe intemporelle, Laurent Collat n’a pas son pareil pour distiller des ambiances profondément évocatrices, à la fois spacieuses et intimistes, trouvant comme par magie le juste équilibre entre la précision chirurgicale des machines et l’humanité fragile de son geste artistique. Point d’orgue de ce come back inespéré, les douze minutes à la fois envoûtantes et implacables de Running Away, auto-remix que s’est offert l’auteur sous son identité plus ouvertement house The Kick Inside.

On ne choisit certes pas impunément de baptiser son projet artistique principal d’après un instrumental mythique des pionniers anglais de New Order, pas plus qu’on ne décide au hasard de produire une musique plus frontalement dancefloor sous un autre pseudonyme inspiré du titre du premier album de la divine Kate Bush.

Cependant, à l’écoute de ces quatre nouveaux morceaux lumineux et accrocheurs, on se dit que, durant toutes ces années passées, Laurent Collat n’a pas refusé de pacte avec le Diable pour rien : à l’instar de la créatrice de Running Up That Hill qui y mentionnait un certain « deal with God« , il doit peut-être la pertinence inentamée de sa créativité effervescente à un accord conclu avec les Dieux de la Musique eux-mêmes.

Too Late Now, EP quatre titres, est disponible en digital depuis le mardi 10 avril 2018 via Bandcamp.

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