Cinéma

Gitans de l’innocence

Le Temps des Gitans est accompagné d’un sous-titre : Une histoire d’amour.

On pourrait en être surpris de prime abord, tant la violence, la misère et le chaos semblent être les protagonistes de ce récit au souffle imparable.
Au sein de ce bidonville, l’immersion dans le monde gitan se fait sans concessions : dès les premières minutes, c’est un ballet collectif dénué de tout temps mort, où s’invitent fratries, cousins, grand-mère et dindons, dans une engueulade à peu près permanente.

Emir Kusturica, déjà Palme d’or à Cannes (pour son précédent film Papa est en voyage d’affaires, en 1985), injecte dans son troisième film toute la poésie qui fera sa renommée sur les suivants – et ce jusqu’à épuisement.

Chez lui, l’attention est portée sur une certaine forme d’insolite (les boîtes en cartons qui recouvrent régulièrement les personnages, les jeux, la magie), et aux conséquences des excès : la colère soulève littéralement la maison, un mariage ou un accouchement se terminent dans la lévitation. Face aux drames de l’existence, la comédie n’est jamais loin, à l’image de cette pendaison au clocher et du sérieux avec lequel on la considère. Face à la violence et la bêtise des hommes, les femmes règnent encore et le foyer familial peut tenir.

La vie est ainsi un spectacle permanent (les tours de magie, mais aussi le rôle du cinéma en plein air en attestent) et les personnages, bien souvent, des bouffons auxquels on s’attache, encore plus du fait que l’amour, lorsqu’il advient enfin, submerge tout le reste. La fameuse scène sur la rivière, où l’eau, le feu et la lumière du soir entrent en parfaite symbiose avec la musique de Goran Bregovic, est ainsi un sommet de lyrisme, d’autant plus émouvant qu’il résonne, sans que nous le sachions, comme un adieu à l’enfance avant l’arrivée du malheur.

La deuxième partie du récit propose une deuxième immersion : alors qu’il s’agissait de nous intégrer dans le monde gitan pour la première, il est maintenant question de les arracher à leur foyer pour les jeter dans le monde, par le biais du crime. Le récit initiatique passe par la destruction méthodique de toutes les illusions : le monde est masculin et, à la poésie de l’enfance, succèdent la boue, le sang et les larmes. Le souffle tzigane est toujours présent mais dans son versant noir : la corruption de Perhan atteint son âme (« depuis que je mens, je ne peux plus croire personne », reconnaît-il) et la violence qui n’était que folklorique prend tous les éclats de la dévastation. Le mariage final se veut ainsi la cérémonie cathartique de cette alliance noire entre la fête et le sang, la vie et la mort.

Mais, puisque cette magie propre au peuple des exclus ne la quitte jamais, une certaine forme d’espoir subsiste, à l’image du geste final de Rapine sur le corps du père, lors de ses funérailles.
Le souffle demeure et le sourire ressurgit avec l’avènement d’une nouvelle génération. Si un amour est mort, celui que porte Kusturica à toute une communauté reste intact et irriguera bien des films à venir.

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