ÉphémérideMusique

17 septembre : 1991, Sorties simultanées de « Use Your Illusion » I et II des Guns N’ Roses

J’adorais ces mecs. J’étais ado, les cheveux très longs et le look rebelle étudié. J’ai retourné la VHS des Guns N Roses en concert à Paris en 1992. J’avais 14 ans, et le rock furieux du groupe, autant que son allure étaient pour moi le summum de la classe et de la transgression. Du scandale. Les concerts tournaient mal parfois, il y avait des émeutes qui augmentaient la légende, des coups de gueule du chanteur Axl Rose qui est probablement l’un des caractères les plus compliqués de l’histoire du rock, une authentique tête à claques aux caprices improbables et à l’égo totalement disproportionné. La dimension absurde et dérisoire m’échappait. Alors qu’avec la distance, elle est assez spectaculaire. J’aimais ça, cette incroyable outrecuidance, ce goût douteux, ces « fuck » qu’on mettait partout et cette folie des grandeurs, cette décadence qui allait dévoiler sa pacotille à l’avènement de Nirvana et de son vrai désespoir, la vraie voix de la rage d’alors et du désenchantement de l’époque.

Use Your Illusion 1
Use Your Illusion 2

Je pourrais donc faire la moue. On mûrit, on prend de la hauteur, on n’est plus des mômes. Sauf qu’il y a la musique, cette traîtresse. On lance Use your illusion 1 et 2 et on sourit comme un garnement. Accouché dans la douleur après ce triomphe que fut Appetite for destruction, l’un des plus grands classiques du heavy metal, c’est l’endroit des tubes immenses. Qui servirent notamment de B.O à Terminator 2 (« You could be mine »). Ces irrésistibles ballades comme « Don’t Cry ». Ces reprises « Live and let die » ou « Knocking on heaven’s door ». Et puis la rage. Et puis les colères d’Axl, proverbiales, ces règlements de compte étranges “Get in the ring” ou “Double talkin’ jive”.  C’est du rock classique à l’état pur surtout, jusqu’à la grâce. Cela donne ces monuments, ces hymnes, ce souffle épique, qui n’a pas peur de l’outrance, de l’emphase, comme Queen -que Rose idolâtre- dans « November Rain » ou « Estranged ». Ces chansons amples traversées de fulgurances mélodiques et d’audaces mégalomanes. Souvent on ressent le danger, la proximité de la mort, ce quelque chose de dangereux qui fascinait déjà dans la jeunesse des Rolling Stones et qui fondait leur légende. Quand on entend « Coma », on songe à « Sympathy for the devil » (également reprise par le groupe pour clore Entretien avec un vampire), on se frotte aux mêmes enfers, aux mêmes frissons.

La Gibson Les Paul iconique de Slash, le guitariste au chapeau haut de forme, la figure planquée par ses cheveux. Son son hallucinant, mordant, rageur, ses solos virtuoses et alambiqués, brillants qui ponctuent le chant strident, hystérique et furieux d’Axl, dans un duo perpétuel et antagoniste, déjà au bord de la rupture. L’homme à la guitare appliquant en gros à l’époque le régime Keith Richards en pire, ce qui est à déconseiller à tous ceux qui ne sont pas Keith Richards, le chanteur désapprouvant largement.  Mais comment vous dire… Slash, c’était Joe Perry, Jimmy Page, Jimi Hendrix revisités. C’est lui qui vous donnait envie de jouer comme lui. Ce mec semblait né comme ça, avec un jeu qu’il développait incroyablement dans ce son gras et saturé, cette incroyable énergie. Ces accents totalement inattendus. De la furie et de l’urgence, de la malice même dans ces riffs qui introduisent « Don’t damn me », ce côté goguenard, presque ironique et parodique (que cela soit conscient ou non). Cette guitare acoustique aussi parfois, notamment dans l’introduction raffinée de « Civil war ». Duff McKeagan, l’un des rares bassistes charismatiques de l’histoire du rock, parfois se mêle au chant. La batterie de Matt Sorum (l’homme aux impayables rictus) ressemble à des coups de fouet. C’est un ensemble cohérent aux influences extrêmement variées (de Elton John aux Sex Pistols).

La vulgarité avait alors valeur de provocation. Il y avait des avertissements sur les pochettes, concernant le langage explicite, une mise en garde comme sur un film porno. C’est l’effet que ça faisait de se perdre dans ces illusions. Se balader dans un quartier chaud, interdit, après le couvre-feu. Avec tous les oripeaux qui allaient avec. Les filles faciles et les types empoisonnés, les furies, l’ivresse, le mauvais vin. Le danger. La révolte. L’artifice. La vulgarité, la violence et le romantisme. La rage un peu ridicule des adolescents. Le mensonge aussi, le marketing et les clips pour MTV, quand on transforme tout ça en groupe au succès immense. On sent déjà dans la musique les forces opposées qui s’y affrontent et le mènent au bord de l’implosion. Ces albums disent ce moment charnière.

Avec le recul, c’est nostalgique et attendrissant, comme ces concerts monumentaux que le groupe, enfin remis de ses inconciliables divisions donne depuis deux ans. Mais à l’époque, c’était tranchant. Beau et symbolique comme une Harley Davidson. C’était pas tout à fait permis quand on avait 14 ans. C’était comme la première cigarette, le premier verre d’alcool ou le premier baiser. C’était les démons. C’était la douleur et la nuit. Le crime. On y croyait. Ça traduisait tout ce bordel de pulsions qu’on avait en nous et qu’on aurait jamais osé exprimer sans eux. C’était avant qu’on soit trop bien rangés.

Les Guns N’Roses et ces deux albums, pour moi, ont été cathartiques. Et d’une certaine façon, ils le sont toujours.

 

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