Cinéma Éphéméride

21 juin : 1995, sortie de « Ed Wood » de Tim Burton

ed wood
Ecrit par Nicolas Houguet

À l’origine, le grand Tim, connu pour sa propension à l’étrange, son goût pour les marginaux et pour les univers gothiques, n’était que le producteur du film. Il n’héritera du projet qu’en remplacement de son réalisateur initial et signera paradoxalement son opus le plus personnel.

Cette évocation de la vie et de l’œuvre du « plus mauvais réalisateur de tous les temps », offre à Johnny Depp l’un de ses plus beaux rôles et à Tim Burton l’un de ses plus beaux films.

Comment ne pas être ému par l’honnêteté de l’artiste total (à l’image de son modèle Orson Welles) que fut Ed Wood ? Comment ne pas être touché par sa foi inébranlable et son enthousiasme à toute épreuve ?

ed wood

Même si ses films sont très loin d’être des chefs-d’œuvre (sauf au 36èmedegré), le personnage est très attachant, et Depp interprète cet excentrique enthousiaste avec une honnêteté touchante (jusque dans son travestissement). Nulle trace d’ironie, de cynisme ou de raillerie chez l’acteur comme chez son metteur en scène (pourtant le sujet s’y prêtait).

Juste un vibrant hommage à l’amour du cinéma et aux doux dingues qui peuvent faire des films avec trois bouts de ficelles, avec une belle conviction, tels des Don Quichotte d’un nouveau genre. C’est ainsi que Depp habite son personnage, avec une naïveté et une candeur sobre et bouleversante, sans le ridiculiser.

L’hommage élégant de Tim Burton à cet homme qui fut assurément l’une de ses influences trouve en son acteur principal un équilibre idéal. À noter aussi la bouleversante interprétation de Martin Landau (oscarisé pour ce rôle, en Béla Lugosi drogué et au bout du rouleau).

Tout ça fait de ce film un vibrant hommage aux créateurs (quel que soit leur talent), à leur intégrité, à leur ténacité… Bref, à cette belle folie dont les gens normaux sont dépourvus et dont on a souvent tellement besoin. Ce film est un monument à tous points de vue. Ed Wood y devient « plus touchant réalisateur de tous les temps ».

On sent une identification forte du réalisateur avec son personnage principal (quoiqu’il ne s’habille pas en femme, mais il a tout de même tourné Mars Attacks, hommage direct au réalisateur). Il y a une grande tendresse et un respect véritable, sans une once d’ironie dans son approche d’Ed et de son ambition touchante. Il ne s’agit pas de se moquer mais d’aborder un créateur méprisé, attachant, excentrique et totalement iconoclaste, comme Burton les aime. Le montrer en noir et blanc le pare d’une aura classique et nostalgique extrêmement efficace.

Depp ne l’incarne pas du tout au second degré. Il épouse totalement son enthousiasme à toute épreuve, son inventivité que rien ne peut décourager, pas même la déchéance et la mort des Béla Lugosi, son idole absolue.

Il y a pourtant une sorte de mélancolie, la même que celle qui courait dans Edward aux Mains d’Argent. Les désaxés resteront en dehors. Il y a une véritable dimension tragique du personnage d’Ed Wood, alliée à sa fantaisie, équilibre que Depp sait tenir à la perfection. Il ne verse jamais dans la parodie de cet univers pourtant outré et allègre et lui confère toute sa vulnérabilité. Celle qui court comme un sous-texte à tous les films de Burton qui sont des déclarations d’amour à l’étrange. On s’amuse de ce héros, de sa manière d’être submergé de bonheur par une seule prise, même si une pierre tombale de carton pâte est tombée pendant la scène.

Son optimisme à toute épreuve est dérisoire, totalement déplacé et profondément touchant. Après tout, le film entier est le récit de ses ratages, de ses naufrages et de ses désillusions, ça aurait pu tout aussi bien être un biopic assez tragique. Mais cette manière de ne jamais sombrer dans le pathos. On épouse totalement le point de vue d’Ed Wood, et c’est autant le fait du metteur en scène que de son acteur.

Ce parti pris concoure à la réussite du film, à la réhabilitation et la compréhension du personnage également. Malgré son accueil public mitigé à sa sortie en 1994, il a gagné au fil du temps sa place de chef d’œuvre tendre, un classique pour un déclassé.

Quelle belle ironie tragique.

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