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Cécile Le Berre IllustrationsCinémaÉphéméride

23 juin : 1999, sortie française de « Matrix »

Nicolas Houguet
Par
Nicolas Houguet
Publié le 23 juin 2018
8 min de lecture
matrix
Matrix dessiné par Cecile Le Berre

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]L'[/mks_dropcap]arrivée des Wachowski demeure un événement dans le cinéma contemporain. Ils accouchèrent d’une oeuvre fondamentale, à une époque où le septième art se découvrait une audace narrative et de nouveaux horizons (qui trouvaient également une belle représentation avec le Fight Club de Fincher). Après leur premier film remarquable, Bound, on avait repéré leur style singulier. On avait le sentiment enivrant, de sortir des traditions, d’exploser un carcan formel et conventionnel avec le premier Matrix en 1999, qui fila au passage un méchant coup de vieux à Maître Lucas et à sa nouvelle trilogie (dont le premier volet sortait à la même époque). Grâce à une utilisation inédite et décomplexée des effets spéciaux, les cinéastes créaient une nouvelle mythologie aux enjeux extrêmement ambitieux.

Matrix était en 1999 une date importante. Non que les thèmes abordés soient nouveaux, pas plus que la forme qui empruntait notamment largement à Ghost in the Shell, chef d’oeuvre d’animation incontournable de Mamoru Oshii. Mais qui ne se souvient pas des interminables discussions jusqu’au cœur de la nuit pour en percer l’enjeu ? Ce jeu avec l’illusion et la réalité était une trouvaille inattendue. Finalement, on retournait le voir pour approfondir la question, poursuivre la réflexion, éprouver également le plaisir de se laisser prendre à son étrange charme, fait de métaphysique, de kung-fu, d’actions totalement improbables et totalement jouissives.

Donc, la technologie allait véritablement avoir raison de l’humanité. Il s’agit d’un cliché, mais il ne fut jamais présenté de cette étourdissante manière, empruntant à la culture pop (influence de Rage Against The Machine, des jeux vidéo, des gros gunfights) et à la philosophie la plus raffinée (interrogeant la réalité, s’arrêtant sur la nature des simulations et des simulacres, sur la nature même du cinéma). Neo reprenait la tradition des grands héros classiques, un jeune candide peu à peu révélé à sa vraie nature. Le cocktail de toutes ses traditions hétéroclites fut pour le moins explosif, et une belle surprise.

matrix

Mais la magie de Matrix fonctionnait surtout grâce à son irrévérence, son mépris des règles classiques, déstructurant le récit, ajoutant sans cesse de nouvelles dimensions, jusqu’à les traduire formellement dans la distorsion du temps et de l’espace (les effets de ralenti, le fameux « bullet time », la violation des lois les plus élémentaires comme celle de l’apesanteur). À travers des maximes philosophique assénées par un Laurence Fishburne ayant l’épaisseur d’un maître Jedi, ou par la fébrilité de Carrie Ann Moss dans le rôle de Trinity, la candeur de Keanu Reeves et surtout un Hugo Weaving qui s’en donnait à cœur joie dans la peau d’un agent informatique animé d’une haine froide contre l’humain, tout concourrait à faire de ce film une grande réussite. Jusqu’à ses effets spéciaux pas encore envahissants, qui servent admirablement et sobrement l’univers cohérent conceptualisé par les Wachowski. Ils imposent ici une ambiance, une réflexion, pas forcément les fondations d’une future franchise potentiellement lucrative. Ce premier film se suffisait à lui-même et n’avait aucunement besoin d’être boursouflé et développé par ses deux suites. Ce qu’il fut pourtant.

Loin de moi l’idée de dire que ces séquelles sont mauvaises ou purement opportunistes, il n’y a pas de raison de douter que les metteurs en scène aient eu envie de s’attarder sur la richesse de leur création. Mais ces suites changent simplement radicalement la nature de l’oeuvre originelle et en diminue la portée en l’explicitant. On assiste dès Matrix Reloaded à un développement un peu vain de la mythologie. L’univers se complexifie jusqu’à devenir moins accessible, un peu tiré par les cheveux (avec l’oracle qui est un programme, le mérovingien, l’architecte, le maître des clés). On grossit le trait, on reprend les caractéristiques du premier volet pour les amplifier et perdre un peu de leur âme. On a des combats dantesques, virtuoses, des scènes bourrées d’effets spéciaux absolument hallucinants (le premier combat contre les agents Smith, la poursuite en voiture à la fin du film, même si on perçoit à plusieurs reprises l’abus d’écrans bleus).

On a tendance à voir Matrix premier du nom comme un film autosuffisant, Matrix Reloaded et Matrix Revolutions marquant un diptyque certes, mais assez dissocié de l’intention première. L’exploitation la plus ambitieuse et la plus convaincante de cette mythologie cyberpunk se trouvait dans les Animatrix, où des courts métrages exploraient les différents aspects du concept de manière fort convaincante (ils étaient réalisés par des grands noms de l’animation japonaise, chacun apposant leur style à l’histoire de la matrice). Malgré la virtuosité, les morceaux de bravoure incontestables des deux derniers volets de la trilogie (le combat final de Zion, la dernière confrontation de Neo avec le diabolique Smith), le sentiment général à la fin de cette saga était la déception.

Les grandes et belles questions soulevées par le premier volet s’étiolent peu à peu dans la surenchère, dans la nécessité de frapper plus fort. On jubile un moment avec les cinéastes, à les voir disposer de gros moyens pour développer leur histoire (qui prend des détours parfois improbables), mais on ne s’y implique plus autant qu’auparavant, lorsque l’élu n’était pas encore monolithique et prophétique (jusqu’à sa fin christique assez irritante), lorsqu’il n’était qu’un citoyen lambda, une icône geek, hacker de génie, à qui chacun pouvait encore s’attacher. Chaque rôle est d’ailleurs peu à peu réduit à un stéréotype, Morpheus, Trinity deviennent assez solennels et emphatiques. Quant à l’apparition de Lambert Wilson en français immoral et débauché (forcément), disons qu’elle est réjouissante mais qu’elle n’apporte pas grand chose. Bref les Wachowski se font prendre dans la matrice et la caricaturent, l’exploitent jusqu’à perdre son essence, en collaborant au jeu vidéo inabouti et assez médiocre Enter the Matrix dont on pouvait espérer qu’il serait un prolongement logique. Il n’en fut hélas rien.

Matrix demeure donc une étrangeté, la marque d’une époque qui interrogeait son rapport au réel. À la sortie du ciné et sous le choc, on se mettait à disséquer chaque réplique, cherchant un double sens, avec l’envie de le revoir pour vérifier nos théories.

Et depuis vingt ans, l’envie ne nous a pas quittés. Les Wachowski ont continué de poser des questions fascinantes et d’une rare ambition à l’écran, que ça soit dans Cloud Atlas ou Sense8.

EtiquettesKeanu ReevesMatrixWachowskiWachowski Brothers
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Un commentaire Un commentaire
  • Pascale Mandin dit :
    24 juin 2018 à 20 h 21 min

    Holyme est top !

    Répondre

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