La tentation de succomber aux mélopées de la scène mainstream ou la volonté d’y échapper pour mieux servir la cause alternative ? Je pense qu’Ethel Cain s’en contrefiche et joue avec les qualificatifs comme d’autres jonglent avec des torches enflammées sans se bruler la peau.
En 2017, les premiers suiveurs découvrirent le lyrisme sous éther de l’intéressée (la molette des effets pas forcément appuyée au niveau de mes propres aspirations). La musique de notre productrice-auteure-compositrice-interprète invoque des thématiques lourdes voire morbides. Après quelques essais plus ou moins convaincants, un véritable premier album parait en 2022. Lorsque Preacher’s Daughter est sorti dans les bacs, mon impression épidermique fut d’entendre London Grammar sous valium. C’était donc mal barré pour que je m’intéresse à la suite des aventures.
Et pourtant… au-delà de la prise de tête afin de savoir si le recueil est un EP ou un LP, Perverts s’impose comme la première grosse sensation du présent millésime. De facture bien plus opaque et expérimentale que les diffusions précédentes, l’assemblage s’apparente à un cheminement spectral…. Ici les ombres chuchotent les traumas. Les blessures s’ouvrent, béantes. Le récit est celui d’une mère confrontée à la mort de sa fille. Insufflée par les bandes inspirées de l’horreur, la musique se dilate en nappes suffocantes. Des plages infinies, noyées d’ombres. Le souffle dark ambient s’entrelace au drone. Tout devient plainte. Chaque accord est une larme. Chaque résonance, un cri muet. L’album se dresse comme un mausolée déchirant. Difficile d’en sortir indemne.
C’était donc avec une certaine nervosité que j’attendais la sortie, tout juste quelques mois plus tard, de Willoughby Tucker, I’ll Always Love You. Ascenseur émotionnel imparable. Je dois m’incliner. Guidé par le souvenir de son premier amour, Ethel Cain nous invite au sein d’une matrice de nature plus accessible. Son slowcore aux accents parfois robotisés y croise un folk palpable (au point de ressentir le frottement des cordes sur le manche). Globalement les compositions s’animent entre passages épurés et moments plus sombres. La production affranchie de certains mauvais tics s’inscrit dans une recherche d’équilibre entre profondeur et contagion, offrant des structures souvent étirées (même pour les interludes) mais toujours au service d’une narration personnelle des plus attachantes. Le résultat n’est ni formaté ni hermétique mais trace un chemin singulier dans un paysage sonore aux contours mouvants.
A titre d’illustration, Fuck Me Eyes déploie ses artifices électroniques sans annihiler le suc émotionnel d’une trame qui demeure au bénéfice d’une enveloppe au final épique… Finalement outrageusement vivante… Dans un tout autre registre, Tempest s’étire au gré d’une humeur certes cafardeuse mais bigrement majestueuse. L’hypnotique développement nous embarque à la lueur pâle de cette énième catharsis (Waco, Texas)… et quand elle s’achève brusquement, le manque provoque une terrible angoisse.
En quelques mois, grâce à un EP (de 90 minutes !??) aussi dense que magnétique puis un long format aux mystères stylistiques qui fendent le cœur, la tristesse contemporaine a sans doute déniché une nouvelle ambassadrice.

Ethel Cain · Willoughby Tucker, I’ll Always Love You
Daughters of Cain Records – 8 Août 2025


