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Lambchop : Computer Love – Interview

Ecrit par David Jegou

FLOTUS, le nouvel album de Lambchop va diviser et déconcerter.

Kurt Wagner n’a pas fait preuve d’un courage particulier en enregistrant un disque sous haute influence hip-hop moderne. L’auto-tune et les logiciels étaient juste le meilleur moyen pour lui de s’exprimer à un instant T.

C’est un Kurt toujours aussi affable, mais légèrement sur la défensive, que nous avons rencontré. En off, il s’est tout de même déclaré heureux d’effectuer la promo de FLOTUS, car les journalistes se concentrent plus que d’habitude sur sa musique, cherchant vraiment à la comprendre.

Notre interview ne sera pas une exception, la première question entrant directement dans le vif du sujet.

J’ai écouté l’album pour la première fois dans ma voiture. Si je te dis que lorsque tu commences à chanter sur “In Care Of”, le titre qui ouvre FLOTUS, j’ai pensé que mes enceintes avaient un problème, comment réagis-tu  ?
(Kurt y chante avec une voix filtrée par l’auto-tune)

Elles étaient probablement endommagées ! (rires)

Il n’y a de ma part aucune volonté de surprendre ou de choquer. Je me suis aperçu que la technologie pouvait apporter de l’âme à la musique. Particulièrement pour la voix. Ce sont les imperfections qu’elle engendre qui en sont à l’origine. De cette façon, le but que je recherchais a été atteint, car tu as pensé que tes enceintes étaient cassées.

Même lorsque tu parles avec quelqu’un, les émotions que tu ressens modifient le son de ta voix. Si tu arrives à créer le même résultat avec des machines, je trouve le résultat splendide.

Le plus drôle c’est qu’à la base, l’auto-tune a été inventé pour permettre aux chanteurs de country de chanter juste. Notre oreille y est maintenant habituée car, depuis plusieurs années, c’est devenu plutôt commun dans la musique populaire au sens large.

J’ai dû apprendre à maîtriser de nouveaux outils, mais surtout à m’en servir pour enregistrer ma voix en temps réel, plutôt que d’avoir recours à des bidouillages en studio. Ça m’a ouvert de nouvelles possibilités, car j’ai des compétences très limitées en tant que musicien.

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Crédit Photo : Alain Bibal

Lambchop compte de nombreux membres.
Comment ceux-ci ont-ils réagi à ton envie de nouvelle direction ?

Les années passant, nous sommes moins nombreux qu’avant. Lorsqu’ils ont entendu mes maquettes, ils pensaient ne rien avoir à ajouter. Les chansons leurs paraissaient achevées. Je leur ai demandé de ne pas changer leurs habitudes, et de m’accompagner avec leurs instruments. Et grâce à eux, je trouve que le disque sonne vraiment comme du Lambchop et non comme du Justin Bieber.

Il y aura des déçus, mais aussi d’autres qui vont s’apercevoir que Lambchop est capable de partir dans d’autres directions.

Justement, éprouves-tu l’angoisse de ne pas être compris par les fans du groupe ?

Pour moi il n’y a rien de nouveau. En tant qu’artiste, je ne peux pas me forcer à créer quelque chose qui ne m’intéresse pas. Chaque album a toujours été le reflet de ma personnalité.

Si ça ne plait pas, tant pis. J’aime ce disque, c’est l’essentiel.

« Pour quelqu’un qui cherche à savoir où trouver ce qui existe de plus innovant et excitant actuellement en terme de musique, qu’il se tourne vers le hip-hop de Los Angeles. »

Beaucoup d’artistes pop-rock indés clament leur amour pour Kanye West et Kendrick Lamar, mais peu se sont inspirés de leurs idées ou de leurs méthodes de travail. Qu’est ce qui t’as fait franchir le cap ?

C’est leur travail de production qui m’a motivé. Je voulais comprendre comment ils fonctionnaient, mais surtout comment ils arrivaient à un tel résultat. Comment, en tant que paroliers, arrivent-ils à s’inscrire dans une telle mécanique ? Mon challenge était de savoir comment je pouvais m’inscrire dans ce genre de démarche tout en restant moi même.

Je ne sais pas rapper, contrairement à eux je ne suis pas doué pour les rimes. Tout bouge tellement vite avec eux. Ils intègrent des éléments de jazz ou de bien d’autres choses. Le beat n’est plus la base d’un morceau. Parfois, il n’est même plus présent. On est plus dans quelque chose d’atmosphérique. Comme pour le nouveau Frank Ocean, c’est une sacrée évolution.

Pour quelqu’un qui cherche à savoir où trouver ce qui existe de plus innovant et excitant actuellement en terme de musique, qu’il se tourne vers le hip-hop de Los Angeles. Même certains titres commerciaux bénéficient d’une production à couper le souffle. Et c’est radical en plus.

J’aime savoir quel sera le futur de la musique. J’écoute aussi beaucoup de musique du passé, mais je ne veux pas me consacrer uniquement à l’écoute de ma collection de 78 tours. Il faut parfois sortir de chez soi pour aller boire un verre dans un café (rires).

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Crédit Photo : Alain Bibal

       As-tu conscience que tu as toi-même ouvert des pistes avec ce disque qui ne ressemble à aucun autre ?

Non, car je ne suis pas le seul. Certains artistes ont commencé à exprimer des idées qu’ils ont laissé mûrir depuis un moment.

Le dernier album de Bon Iver en est un exemple. Nos approches sont différentes, car il a inventé une machine qui sied au mieux ses attentes, alors que je ne travaille qu’avec du matériel existant. Mais son disque transpire le fait que lui aussi ait ressenti que l’on pouvait créer de la musique ayant une âme avec de la technologie. C’est fascinant, car il adore depuis longtemps explorer naturellement les sonorités de sa voix pour créer des humeurs. Il le fait maintenant d’une façon différente.

Mais ce n’est pas le seul. Tu as entendu le dernier single des Super Furry Animals ? C’est comme ça que le monde de l’art fonctionne. Les mouvements arrivent souvent par vague. Il se passe vraiment quelque chose d’intéressant en ce moment.

Et pas seulement au niveau de la musique. Les artistes Hip-Hop ont révolutionné le langage, en s’exprimant d’une façon originale, en créant un nouveau vocabulaire. As-tu joué le jeu jusqu’à modifier ta façon d’écrire des textes ?

Bien entendu. J’ai dû trouver la meilleure formule pour que mes textes fonctionnent avec un nouveau cadre. J’ai remarqué que dans le hip-hop il y avait à la fois de la simplicité et du mystère dans les paroles. Leurs textes sont souvent inintelligibles.

J’ai parfois dû rendre mon langage plus intuitif et spontané en fonction de mes expérimentations. Je me suis adapté à la technologie. Tu trouves des textes saturés de mots, et d’autres, comme dans le monde du hip-hop, extrêmement minimalistes.

« Au quotidien, je suis plus politique dans mes actes que par un engagement à un parti. »

Les textes de FLOTUS ont, entre autre, une forte dimension politique.
Pourrais-tu nous en dire plus sur tes inspirations ?

Rien n’est exprimé de façon littérale. La politique me touche de façon directe même si je ne suis pas quelqu’un de très engagé. Ma femme est une actrice politique majeure dans ma région. Mes textes sont une façon de lui montrer mon soutien.

C’est aussi le cas avec le titre de l’album. FLOTUS signifie First Lady Of The United States.

La FLOTUS est une alliée du POTUS, le président.

J’observe beaucoup pour écrire mes paroles. Je suis comme un journaliste, en quelque sorte. Une partie des mes observations est obligatoirement politique, ne serait-ce qu’à travers nos conversations de couple. Au quotidien, je suis plus politique dans mes actes que par un engagement à un parti. Je serais, par exemple, le premier à aider un ami en difficulté. J’essaie de rendre les choses meilleures à mon petit niveau.

FLOTUS sonne comme le titre d’un album de Kanye West. Quelle en est la signification au-delà de l’acronyme que tu nous as déjà décrit ?

C’est un acronyme qui pointe vers la direction musicale et politique de l’album. C’est à l’image d’une relation de couple qui se doit d’être pleine de surprises pour ne pas sombrer dans la routine. Tu dois être conscient des efforts que cela demande pour continuer à évoluer ensemble.

Des surprises viennent s’ajouter en cours de route. Des enfants, un nouveau job ou je ne sais quoi.

Regarde ma femme, elle gérait une salle de concert punk et maintenant elle est un leader politique !

Le titre d’ouverture, “In Care Of” est probablement celui qui sonne le plus Lambchop, malgré la voix auto-tune. Était-ce une volonté d’amener l’auditeur progressivement vers les nouvelles pistes explorées ?

Nous avons terminé l’album il y a un an. C’est long pour un artiste d’attendre aussi longtemps avant de passer à la suite. Les tests pressing étaient déjà disponibles quand nous avons enregistré In Care Of. Le morceau nous a plus et nous avons voulu repenser l’album. L’idée de placer une longue chanson au début et une autre à la fin nous a paru intéressante. Ne faisant jamais rien comme les autres, la première chanson achevée se trouve en clôture du disque, et la plus récente en ouverture.

C’est très biblique “Le premier sera le dernier et le dernier le premier” (rires). On peut donc considérer qu’In Care Of représente le son 2016 de Lambchop, contrairement au reste de l’album, qui est plus ancien.

Nous jouons à nouveau live en studio avec de vrais instruments et moins de technologie. C’est une formule plus proche du Lambchop traditionnel. Car on sent tout de même des influences de notre travail des mois précédents. In Care Of est bourrée de mots. Je les enchaîne pendant douze minutes.

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Crédit Photo : Alain Bibal

On retrouve ta femme sur la pochette du disque. Additionné à cette démarche très personnelle de remettre en cause ton style d’écriture et le son du groupe, as-tu pensé,  à un moment, à sortir “FLOTUS” comme un album solo ?

Parce que je tiens à ce groupe et que je voulais travailler avec eux, leur apport me paraissait indispensable. Même si, comme précisé précédemment, lorsque je leur ai présenté les maquettes, ils se sont demandé ce qu’ils pourraient apporter. Et pourtant, sans leur touche personnelle, FLOTUS n’aurait pas sonné de la même manière.

“FLOTUS” n’est pas un disque que l’on peut écouter distraitement. Je le ressens comme un album idéal à écouter paisiblement une fois la nuit tombée. Qu’en penses-tu ?

C’est probablement parce qu’il y a beaucoup de détails. J’aime imaginer que l’on écoute ce disque le soir, assis sur son porche en fumant une cigarette.

C’est d’ailleurs la source d’inspiration principale de l’album. Car depuis vingt ans, j’écoute la musique filtrant de chez mes voisins, de l’excellent hip-hop, en flânant le soir sur mon porche. C’est grâce à eux que j’ai appris à aimer et comprendre ce style. Pourtant je n’avais aucune idée du nom des groupes qu’ils passaient. Il y avait un côté mystérieux.

A tel point que les années passant, j’ai considéré que ce style faisait partie de ma vie, et j’ai commencé à en acheter et à m’y intéresser d’un côté plus technique pour comprendre comment on créait un morceau de hip-hop. J’ai ensuite adapté tout ça à ma façon.

Crédit Photo : Alain Bibal

Merci à Aymeric Join-Dieterle

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