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Editions Globe : la non-fiction littéraire pour défricher le monde – Entretien avec Valentine Gay

Valentine Gay, directrice des Éditions Globe
Ecrit par Velda

Globe Éditions publie depuis 2013 des livres de non-fiction littéraires, qui, comme le dit la directrice Valentine Gay, défrichent le monde. Avec un tel cahier des charges, Addict-Culture ne pouvait pas manquer de s’intéresser à cet éditeur. Nous avons donc rencontré Valentine Gay, qui a bien voulu nous raconter l’histoire de la maison d’édition, nous confier ses projets et ses rêves.

Votre maison d’édition est née en 2013, et elle s’appuie sur un éditeur connu pour ses livres pour la jeunesse. Pouvez-vous nous raconter votre histoire ?

L’École des Loisirs a été une maison d’édition très avant-gardiste dans son domaine. Je travaille avec eux depuis 8 ans maintenant. Ils avaient envie de se diversifier, de toucher de nouveaux publics. Il y a eu quelques changements au sein de la maison d’édition, et à un moment, il est devenu évident qu’ils avaient envie de publier pour les adultes. J’ai commencé le projet un peu toute seule, soutenue par l’École des Loisirs. Je n’ai pas les mêmes équipes commerciales. Il a fallu trouver un équilibre :  j’étais une sorte de laboratoire, avec une économie restreinte. Le succès de Fairyland m’a permis de changer d’échelle. Je suis passée de mises en place à 800 à certains tirages à 6000. Nous publions peu, huit titres par an, mais nos livres sont bien préparés et bien défendus.

Pourriez-vous résumer en quelques mots l’ambition des Éditions Globe ?

Je pense que nous vivons dans un monde et une époque où il se passe beaucoup de choses, et qu’il était intéressant de donner la parole à des journalistes et auteurs de littérature qui réfléchissent à la place qu’ont les hommes dans le monde. L’ambition de Globe, c’est aussi de montrer les coulisses des choses, et que cela soit porté par des plumes, par une écriture. J’ai le sentiment que la littérature se cherche, et je me demande si elle et la réalité n’ont pas des choses à se dire ! C’est peut-être là que le roman noir présente un intérêt particulier : il va gratter dans les dédales de la réalité. Chez nous, il n’y a pas de détectives, mais il y a cette recherche-là.

Vos auteurs sont un peu des détectives d’eux-mêmes ?

Oui… C’est toujours mieux quand c’est quelqu’un d’autre qui le dit !

C’est le cas avec le livre du fils de Hunter Thompson, Fils de Gonzo, où l’on voit un aspect très inhabituel de cet auteur furieux. C’est un livre très triste en fait…

Oui, tout à fait. C’est aussi le cas avec Fairyland, le livre d’Alysia Abbott, qui nous a permis de « percer » en librairie, paru ensuite en 10/18. Ce livre est porté par une très belle écriture, il est très loin du nombrilisme. Il y a un autre livre aussi que j’aime beaucoup, et que je suis très contente de réimprimer, c’est Celui Qui Va Vers Elle Ne Revient Pas, un très beau texte, la vie portée par la littérature. On a l’impression que l’expérience, c’est un peu comme du pétrole… Ce livre est écrit par Shulem Deen, membre d’une communauté juive hassidique extrême, les Skver, et l’auteur raconte comment il a été banni, forcé à quitter sa propre famille. Il montre comment il s’est mis à douter, et quand on doute, dans cette communauté-là, il n’y a qu’une solution, c’est s’enfuir…

Celui Qui Va Vers Elle Ne Revient Pas/Shulem Deen/Éditions Globe

 

Voilà, il y a une grande générosité dans ces livres. Finalement, même s’ils parlent d’univers très particuliers, ils ont une portée universelle. Pour moi, ces auteurs réfléchissent sur ce que c’est que de vivre dans ce monde-là. On pourrait aussi parler des Moissons Funèbres, de Jesmyn Ward. Quand j’ai publié ce livre, en septembre 2016, il y avait une vague d’assassinats de jeunes noirs américains. Jesmyn Ward fait une enquête très particulière, elle s’interroge : pourquoi ses frères, ses cousins meurent-ils dans des conditions violentes ? Et la conclusion de cette enquête, c’est le prisme de la pauvreté. Ces jeunes garçons se retrouvent en difficulté – aux États-Unis, on donnera un petit boulot dans un Kentucky Fried Chicken à une jeune fille noire. Le jeune garçon noir, lui, a le mot « problème » écrit sur son front. Et se retrouve donc immanquablement dans la marge et la violence… Si on me demande si c’est de la fiction ou de la non-fiction, je ne peux pas répondre : c’est de la littérature.

Les Moissons Funèbres/Jesmyn Ward/Éditions Globe

 

Quand on regarde votre catalogue, on voit bien qu’il ne s’agit pas d’essais, mais d’histoires.

Oui, ce sont des gens qui réfléchissent au fil de l’histoire qu’ils racontent et quittent l’aspect documentaire pour devenir des auteurs de littérature. Le grand souci de la littérature, c’est la vérité, non ? Si je résumais, je pourrais dire que j’explore des pans de la littérature où les faits sont avérés. Il peut s’agir d’enquêtes ou de récits. Pour le livre de Misha Glenny, Nem de Rocinha, j’ai eu une merveilleuse préface de Roberto Saviano, où il résume parfaitement ce que j’essaie d’exprimer en littérature. Quand il a été décidé d’organiser les Jeux Olympiques à Rio, on a nettoyé toutes les favelas… On a arrêté un type, Rocinha, qui avait réussi à réinjecter l’argent du crime dans des projets éducatifs, et à créer un climat où on pouvait se promener tranquillement. Le livre raconte l’histoire de ce type qui s’est retrouvé avec une petite fille atteinte d’une maladie rare ; il n’avait pas un sou pour la soigner. Il est donc allé voir un parrain, et le livre raconte toute l’ascension criminelle de cet homme. La question posée, c’est « qu’est-ce qui se passe quand l’État démissionne ? » Ce qui est terrible, c’est qu’à la fin l’homme est arrêté alors qu’il avait fait le boulot que n’avaient pas fait les pouvoirs publics. C’est difficile de dire cela, car l’argent provenait du crime, c’est insupportable, cela me révolte. Là, nous sommes face à une littérature très engagée qui raconte comment l’humanité fait face. En cela, je trouve que ces livres, finalement, sont très proches du roman noir.

Nem De Rocinha/Misha Glenny/Éditions Globe

 

Globe ne publie pour l’instant que des traductions, ce qui, économiquement parlant, ne doit pas être évident.

C’est vrai, mais d’un autre côté, il est très difficile pour une maison d’édition qui lance un label et qui veut produire régulièrement de publier des Français dès le départ, car cela demande beaucoup de développement et d’investissement. Et puis bien sûr, les auteurs français ont envie d’être publiés par un grand éditeur. Mais aujourd’hui, on sait que je défends mes livres mordicus, et les auteurs français sont absolument bienvenus !  En outre, quand on fait de la traduction, on peut montrer ce qu’on veut faire ; la littérature documentée que je fais n’est pas très ancrée dans la culture française. Quand on démarre, personne n’a confiance en vous, et quand on affirme qu’on veut publier des livres qui racontent quelque chose d’un peu costaud sur le monde, ça n’est pas facile. Il faut dire aussi qu’il y a chez les anglo-saxons beaucoup de territoires à défricher, ne serait-ce que parce qu’ils n’ont pas ce complexe de la littérature ! Alors, c’est vrai qu’on a des frais de traduction, mais on sait ce qu’on a ! Aujourd’hui, je pense que nous avons suffisamment d’expérience et d’assise pour pouvoir accueillir des auteurs français.

Dès l’année prochaine, j’aurai un titre italien extraordinaire. Mais il est vrai qu’il existe une tradition anglo-saxonne de cette littérature combinée au journalisme, même si on peut penser, en France, à des gens comme Joseph Kessel et Emmanuel Carrère. Je pense aussi que la littérature s’enrichit beaucoup des sciences humaines, de l’économie, de l’histoire. C’est d’ailleurs ce qu’avait fait Roberto Saviano avec Gomorra, où il avait « explosé » les frontières. Pour moi, la générosité et la bienveillance sont très importantes, et ces livres ne sont pas excluants. Gomorra est aussi un livre très populaire et très généreux, sans jamais renoncer à la qualité et à l’ambition.

Dans la pléthore d’ouvrages qui paraissent, comment faites-vous votre marché ?

C’est vrai qu’aujourd’hui, les agents m’envoient beaucoup de livres… Mais mon vrai plaisir, c’est de gratter, de chercher. Pour cette rentrée, nous sortons Hillbilly Élégie, de J. D. Vance, traduit par le formidable Vincent Raynaud, et c’est un parfait exemple. Je l’ai acheté il y a assez longtemps, et quelques mois plus tard, Trump était élu, et l’auteur n’a pas compris ce qui lui arrivait ! Car le livre raconte la vie de ces gens des Appalaches qui se sont pris la mondialisation et la désindustrialisation en pleine figure, qui vivent aujourd’hui dans la plus grande pauvreté dans le pays le plus riche du monde, et qui pour certains fatalement, ont basculé dans la xénophobie. Et c’est ce qu’on vit en Europe et en France… Dans certaines régions, il n’y a plus rien, plus de bus, plus rien. Ce type raconte la vie des « white trash« , avec beaucoup de bienveillance, sans haine. Il a suscité beaucoup d’intérêt car il est le premier à avoir parlé de ça sans justement céder à la xénophobie. C’est aussi le roman d’un transfuge social. On raconte très rarement ce que c’est que de changer de milieu, et il le fait merveilleusement bien.

Hillbilly Élégie/J.D. Vance/Éditions Globe

Annie Ernaux, par exemple, en parle très bien.

Ah oui c’est vrai ! J’adore cette femme, elle dit des choses extrêmement subtiles sur ce sujet. Je lui ai d’ailleurs écrit un jour pour lui demander une préface à un livre consacré à des femmes qui se sont battues pour financer la pilule. Une histoire qu’on connaît peu, une véritable saga. Elle m’a répondu avec beaucoup de courtoisie, et je ne désespère pas de la convaincre un jour…
Pour revenir au métier d’éditeur, j’ai beaucoup de respect pour ceux qui prennent le risque. J’ai une grande chance, c’est celle de pouvoir m’appuyer sur un grand groupe, et donc je n’ai pas la compta à faire ! Pour les petits éditeurs indépendants, c’est très difficile, les tirages sont très courts. Chez Globe, je tire à 4 ou 5000. Je suis très contente de nos succès, pour nous bien sûr mais surtout pour mes auteurs, pour lesquels j’ai un grand respect.

Quand on publie principalement des auteurs anglo-saxons qui ont déjà une histoire d’auteur édité, j’imagine que c’est un peu plus facile que lorsqu’on publie un auteur français, surtout pour un premier livre ?

Oui, certainement. Mais le fait qu’il n’y ait pas la proximité géographique peut être un obstacle.

Est-ce que les exigences des agents américains ou anglais ne vous posent pas de problèmes budgétaires ?

Probablement moins qu’en fiction. J’ai le sentiment que je ne joue pas dans cette cour-là. Mes auteurs sont généralement très fiers d’être publiés en France. Et puis les agents français, eux, sont formidables, ils font de leur mieux. Je suis sur un petit périmètre qui reste abordable, et j’ai eu la chance d’avoir de belles surprises, comme avec Fairyland. Parfois, il y a des enchères sur les livres, c’est devenu comme la Bourse, un gros business ! Je me sens un peu à part, je choisis les livres avec ma petite conviction intérieure. Et j’ai aussi la chance d’être seule à décider, donc je peux réagir très vite, ce que j’ai fait pour David Grann dont le livre va sortir en janvier. Son roman a été racheté par Scorsese, et j’ai pu acheter le titre avant tout cet engouement. Il raconte l’histoire de la tribu d’Indiens Osage, au début du siècle dernier, qui s’est retrouvée sur un minuscule territoire. Manque de chance pour les nouveaux Américains, ce territoire regorgeait de pétrole, et ces Indiens se sont retrouvés les plus riches du monde ! Ce qui a beaucoup énervé, d’où une série de meurtres sur le territoire. David Grann fait l’enquête et raconte cette histoire géniale. Un shériff un peu plus moral que les autres a fait une enquête sérieuse, et cette affaire a été à l’origine de la création du FBI.

Comment avez-vous trouvé ce livre ?

David Grann est un grand journaliste du New Yorker passionné de faits-divers. Il s’inscrit dans la lignée de Truman Capote et des auteurs de nonfiction novels. Il a notamment écrit La Cité perdue de Z qui retrace l’expédition de Percy Fawcett que j’avais rêvé de publier et qui est sorti en France en 2010. Les éditions Allia ont également publié certaines nouvelles comme Un crime parfaitLe CaméléonThe Yankee CommandanteChronique d’un meurtre annoncé… 

Quel a été le premier ouvrage publié chez Globe ?

C’était L’Éthique des Hackers, de Steven Levy. Au tout début, l’École des Loisirs était d’accord pour soutenir ce projet, mais il fallait qu’il y ait un aspect éducatif. Du coup, mes choix suivaient cette idée-là : transmettre quelque chose de très fort. Pour moi, ce livre était parfait parce que c’était l’histoire de cancres qui ont changé le monde. Il montre qu’il faut être convaincu et travailler beaucoup… À l’époque, dans les années 60, il s’agissait de gamins du MIT qui bidouillaient dans leur garage. Ce livre a été réédité près de 10 fois, c’était un vrai livre culte aux États-Unis. Donc, dans les premiers titres, il y avait vraiment cette idée de transmission. Je suis toujours très fière de ce livre.

C’est votre titre fétiche ?

Non, ce serait plutôt Fairyland, d’Alysia Abbott. Un agent que j’aime bien me l’avait envoyé en insistant beaucoup. Je l’ai lu le soir même, et le lendemain matin je faisais mon offre. Ce livre dit : « Vous pouvez vivre en étant différent. » Il porte un grand message d’amour. D’ailleurs, c’est à partir de Fairyland que les choses se sont décantées. C’est de la non-fiction littéraire… L’Éthique des Hackers, c’était un superbe document. Il ne faut pas être enfermé… Et puis, il faut aussi que l’éditeur soit un peu un défricheur. Je pense en particulier à un auteur américain, William Giraldi, qui raconte dans son livre Le Corps du Héros, qui va sortir en février prochain, ce que c’est que la crise de la masculinité dans les classes populaires. Il dit comment dans le New Jersey prolétaire, les hommes sont au chômage, quittés par leurs femmes, et se forgent des corps de héros. Et c’est vraiment de la littérature… Mon intuition, c’est que ces livres de non-fiction très littéraires peuvent toucher les hommes. On dit souvent que les hommes lisent du polar et des essais. Mais cette littérature qui parle de leurs problèmes avec une approche plus tendre – le corps est encore un sujet tabou pour l’homme – peut sans doute les toucher.

Quand on regarde vos livres, on a l’impression que vous accordez beaucoup d’importance à la qualité de la typographie, de la mise en pages, de l’impression.

Nous avons la chance d’être appuyés sur une maison d’édition qui a une grande culture de la typographie et de la belle édition. Pour moi, le confort de la lecture, qui passe par un travail d’orfèvre, même s’il est invisible, reste quelque chose de très important. J’ai une passion en particulier pour un typographe, Jan Tschichold, qui a une approche merveilleuse du dessin de la lettre, de la typo et de la mise en page.

Et à plus long terme, quelle est votre vision ?

Continuer à publier des textes qui tiennent la route, être reconnue pour proposer une littérature forte et existentielle qui défriche le monde ; peu de livres, mais bien défendus, bien préparés…

Le site des Éditions Globe

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