Chroniques Musique

Harold Budd (1936-2020), Peintre En Sentiments

C’est avec une grande tristesse que j’ai appris, ce mardi 8 décembre 2020, le décès du compositeur américain Harold Budd, personnage emblématique d’une certaine conception de la musique moderne, viscéralement minimale dans son approche et pourtant maximale dans la profondeur de son impact émotionnel.

S’il serait fastidieux de revenir de façon exhaustive sur les cinq décennies d’activité de cet immense artiste, considéré par beaucoup comme un véritable pionnier de la musique ambient, variante stylistique largement popularisée par l’illustre producteur Brian Eno, il me paraît important, pour rendre hommage à l’importance de sa vision et de son travail, d’exposer ici quatre facettes essentielles et complémentaires de son œuvre conséquente.

Harold Budd en 2008 au Japon (Photo ©Masao Nakagami)

Bien qu’ayant été actif depuis le milieu des années 60, à une époque où la liberté décomplexée du jazz l’aura marqué au fer rouge, Harold Budd n’aura vu son parcours prendre un véritable essor qu’en 1976, avec le soutien appuyé du britannique Brian Eno, qui produira puis publiera deux ans plus tard sur son label Obscure Records un premier véritable album, The Pavilion Of Dreams.

Constitué de quatre longues pièces mêlant harpe, marimba, vibraphone, chœurs et le piano électrique de Budd lui-même, ce disque posera les fondations esthétiques de tout ce qui allait suivre.

Cependant, le véritable morceau de bravoure de l’album s’avérera être sa sublime ouverture de plus de dix-huit minutes : composé sur demande expresse du saxophoniste Marion Brown, complice de John Coltrane sur Ascension, le langoureux Bismillahi ‘Rrahman ‘Rrahim (d’après l’injonction qui précède chaque chapitre du Coran, « Au nom de Dieu le Tout-Miséricordieux, le Très Miséricordieux ») déploie sur toute sa longueur une ambiance prenante et sidérante, semblant tout autant s’inscrire dans une posture hyperstatique que sur le point d’évoluer dans toutes les directions possibles.

Portée par le souffle à la fois incandescent et suave de Marion Brown, cette pièce maîtresse constitue selon moi la signature la plus significative de l’art d’Harold Budd : offrir une consistance palpable à une beauté à la fois irréelle et insaisissable, tout en lui conférant dans ce cadre bien défini une liberté insolente et paradoxale.

Alors qu’au début de sa carrière, Harold Budd témoignait d’une affinité avec plusieurs représentants de la nouvelle vague contemporaine britannique, tels Gavin Bryars ou Michael Nyman, il sera amené au cours des décennies suivantes à collaborer avec nombres d’acteurs cruciaux de la scène post-punk, des oniriques Cocteau Twins, avec qui il concevra un album commun en 1986 avant de tisser un lien plus fort encore avec leur cerveau Robin Guthrie, jusqu’au chanteur John Foxx, ancien leader d’Ultravox!, ou encore au bassiste Jah Wobble, membre fondateur des rugueux Public Image Limited. Néanmoins, son association la plus fructueuse viendra à mon sens d’un tout autre horizon sonore.

Ainsi paraît en 1995, dans la prestigieuse série Made To Measure du label Crammed Discs, une collaboration inédite et événementielle entre le pianiste américain Harold Budd et le producteur français Hector Zazou, disparu pour sa part en 2008.

En pleine explosion de la vague trip hop, les deux acolytes en livreront une variation d’une classe stupéfiante, les arpèges poignants de l’un s’entremêlant dans une grâce infinie avec les séquences rythmiques alanguies ou martiales de l’autre.

Glyph restera comme le testament unique d’une rencontre hautement symbiotique, à l’occasion de laquelle chacun des deux partenaires s’est profondément investi dans l’univers de l’autre, délivrant d’un geste commun l’un des sommets de leurs catalogues respectifs.

Les prestations scéniques de l’immense Harold Budd furent extrêmement rares et parcimonieuses, et bien qu’un certain nombre de ses disques officiels aient été enregistrés en prise directe, c’est bien ce qui rend si précieux son unique véritable album live paru à ce jour.

Également publié en 1995, sur le label confidentiel Sine Records, Agua constitue ainsi un témoignage remarquable de la dimension la plus expressivement tangible de l’art du compositeur américain : capté en décembre 1989 à l’occasion d’une performance en solitaire au festival musical de l’île de Lanzarote, dans les Canaries, ce disque déploie en sept pistes magnétiques toute la spécificité rêveuse de la musique d’Harold Budd, entre extraits de son dernier album studio en date (The White Arcades de 1988) et retours vers quelques perles passées (The Pearl justement, ou encore Plateaux).

Alternant avec maestria séquences synthétiques prenantes et pureté pianistique absolue, c’est avec l’improvisation finale qui lui donne son titre que l’album trouve néanmoins son sommet : en treize minutes hypnotiques et renversantes, Harold Budd dessine les contours d’une mer chimérique, dont l’apparent calme olympien se pare de courants discrètement chatoyants, résonnant comme autant d’évocations sensibles et bouleversantes.

Un document sonore malheureusement difficile à dénicher dans sa forme originale, mais absolument indispensable pour les amateurs du bonhomme.

Derrière une étiquette persistante de champion de la musique dite ambient, ce qu’une proximité réelle, humaine comme artistique, avec le susmentionné Brian Eno ne démentira pas, il faut bien comprendre que cet iconoclaste passionné était surtout un pointilliste simultanément exigeant et généreux.

Si son art, revêtant un caractère volontiers apaisé, minimal et cinématique, de la moiteur torride jusqu’à la torpeur glacée, pouvait effectivement souvent être assimilé à la bande originale d’un film qui resterait à tourner, il ne saurait masquer le fait qu’Harold Budd était avant tout un maître du contraste, naviguant d’une réverbération subtile à un silence trompeur au fil de simples notes dont l’enchaînement suffisait, à lui seul, à nous projeter dans des torrents émotionnels aussi bouillonnants que leur exécution demeurait sobre et épurée.

À ce titre, le sublime La Bella Vista constitue un exemple parfait de cet état de fait : invité en 2003 à une soirée intimiste chez son ami le producteur Daniel Lanois, Harold Budd prendra place au piano pour improviser un set de vingt minutes, d’une langueur aussi pénétrante qu’évocatrice, avant d’en livrer un autre sur l’invitation de l’une des convives présentes, tombée sous le charme.

On ne remerciera jamais assez le Canadien d’avoir enregistré pour la postérité, et à l’insu de l’intéressé, ces quelques moments suspendus d’une grâce folle, où l’on entendrait presque distinctement l’ébahissement d’une assistance que l’on imagine volontiers aussi stupéfaite qu’hypnotisée.

Loin des figures de style de la plupart de ses pairs s’illustrant dans le domaine des musiques dites « contemporaines », Harold Budd aura finalement été l’équivalent sonore d’un véritable peintre en sentiments, d’une précision d’autant plus chirurgicale qu’elle semblait être aussi naturelle que le simple fait de respirer l’air qui nous entoure.

Je ne peux à présent que vous recommander, le plus chaleureusement du monde en admettant que ce ne soit pas déjà fait, de vous plonger dans la discographie pléthorique de cet électron libre essentiel de la musique moderne, en commençant par exemple par la plantureuse compilation Wind In Lonely Fences 1970-2011 dont vous trouverez le lien d’écoute ci-dessous.

HAROLD BUDD R.I.P. (24/05/1936 – 08/12/2020)

La plupart des disques d’Harold Budd sont disponibles via son Bandcamp personnel.

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Image bandeau : ©Masao Nakagami.

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