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Hayden Thorpe : « Mes chansons sont mystiques » – Interview

Hayden Thorpe
Photo de Broomberg & Chanarin
Ecrit par David Jegou
Hayden Thorpe, ancien leader des Anglais Wild Beasts vient tout juste de sortir Diviner, son premier album solo. Album intense, subtil et dépouillé, il annonce une nouvelle direction. Cette dernière s’est imposée à lui sans réflexion, dans son salon autour d’un piano. Dans cet entretien il nous raconte à quel point ce disque l’a changé. Il nous parle aussi de la difficile séparation de Wild Beasts, mais surtout du pouvoir de la musique sur les humains.

hayden thorpe

Comment as-tu vécu la séparation de Wild Beasts ?

Difficilement. Je faisais partie de Wild Beasts depuis l’âge de quinze ans. N’importe quelle personne ayant été membre d’un groupe te le dira, faire partie d’un groupe est comparable à une relation de couple. J’avais trois maris. J’ai divorcé de chacun d’entre eux. Et de moi-même. J’ai dû me réévaluer. Être dans un groupe est basé sur la croyance. C’est quelque chose au-delà de l’individuel. Tu y investis de ta personne, tu as foi en lui. Tu te laisses absorber par son pouvoir. Il fallait accepter que Wild Beasts soit toujours plus important que ma propre personne. Avec la séparation, j’ai eu l’impression de quitter une secte. La vie normale ne m’était plus familière. La réalité est parfois violente.

Cette séparation a-t-elle eu des côtés positifs ?

Il y a eu des moments de calme et de beauté pendant cette période. Avec du recul, me retrouver seul m’a permis d’être en paix avec moi-même. Des souvenirs des autres membres de Wild Beasts ont surgi. Pas au sens propre du terme. Ce sont plus des sensations ou des sentiments que des faits réels.

« Nous vivons dans l’église de soi. L’individu est roi, il est renfermé sur lui. »
Le groupe a annoncé sa séparation avant de tourner. Est-ce à ce moment que tu as commencé à composer Diviner ?

Je ne voulais pas avoir à vivre avec des chansons composées avant la fin du groupe. Je voulais ressentir quelque chose de neuf. Je crée de la musique compulsivement, pas parce que c’est un choix pour ma carrière. Il n’y a aucune logique à ce que j’écrive des chansons. Chaque semaine qui passe, je suis choqué par cette nécessité de créer de la musique. C’est une dépendance. La vie d’un musicien est profondément ancrée dans la bizarrerie et la pression. Le regard sur soi est énorme. Tu te poses des problèmes métaphysiques. Comment faire pour rester soi-même alors que tu ne parles que de toi dans sa musique ? Ça colle à l’ère du temps. Nous vivons dans l’église de soi. L’individu est roi, il est renfermé sur lui. C’est étrange de s’inscrire involontairement dans ce schéma.

Malgré ce besoin compulsif de composer, as-tu pensé à tout laisser tomber après la séparation ?

Souvent. Me lancer en solo n’était pas le choix le plus évident. Il s’est trouvé que ces nouvelles compositions m’ont fait me sentir mieux. Elles ont créé un équilibre dans mes émotions. Pour cette raison, je pense que les chansons sont une forme de divination. Elles te poussent vers l’avant. Je voulais être capable d’écrire des chansons qui pourraient m’accompagner sur le long terme. Il fallait me projeter dans le futur. Il y a bien eu quelques titres moins positifs, trop ancrés dans le présent. C’était au moment la séparation de Wild Beasts. Elle a longtemps été gardée secrète. Je devais être le leader d’un groupe qui n’existait plus. J’étais déconnecté de ma personne. Pour cette raison, mon travail de l’époque est sorti sous le nom Hayden & The Hologram. Étrangement, ça a fonctionné créativement. Je ne renie pas ce que j’ai pu publier à cette époque.

Hayden Thorpe

Photo de Broomberg & Chanarin

« La masculinité et la féminité avancent main dans la main dans mon travail. »
Dirais-tu que Diviner est un album thérapeutique ?

Oui. Une autre définition de Diviner (Divin ndlr) est “Sooth Sayer”. L’album est apaisant, nourrissant. J’ai réalisé que créer ce type de musique était devenu une vocation. Il m’a juste fallu du temps pour le comprendre et l’accepter. Cette douceur rompt avec tout ce qu’il y a de macho en moi. Par le passé, j’avais tendance à accentuer la féminité dans mes textes pour y apporter de la douceur. J’ai évolué. La masculinité et la féminité avancent main dans la main dans mon travail.

Diviner est dépouillé. Même quand tu touches à l’électronique sur un titre comme Earthly Needs, tu vas à l’essentiel.
Voulais-tu garder l’esprit d’origine de ces titres composés au piano ?

Pour la première fois depuis longtemps le pouvoir des chansons m’a enchanté. Elles font partie de notre nature. L’être humain a psychiquement besoin de chansons. Je crois au pouvoir des chansons en tant qu’histoires. J’étais persuadé que mes nouvelles compositions devaient être contées à travers ma voix et un piano. C’était suffisant. Je me suis imposé cette discipline. Tu peux faire confiance à une chanson. Contrairement à un bien matériel, elle ne sera jamais victime d’érosion. Je voulais des titres simples, avec un schéma intemporel. Galilée, avant d’inventer l’horloge, utilisait des chansons pour mesurer le temps de ses expérimentations. Ça démontre à quel point la musique est fiable. Je voulais revenir à ce type de fondamentaux.

Pourquoi avoir ressenti le besoin de composer Diviner en piano voix ?

C’est le premier instrument que j’ai acheté après la séparation de Wild Beasts. Je l’ai installé dans ma maison. Je ne pourrais pas te dire pourquoi je l’ai acheté. C’est comme si une force extérieure m’avait poussée à le faire. La première fois que j’en ai joué, j’ai composé un titre. A l’époque j’étais dans la tourmente. Je ne savais pas comment j’allais gagner ma vie ni ce que j’allais devenir. J’allais peut-être devoir retourner vivre chez mes parents. Le piano a eu l’effet d’un rein émotionnel. Il a absorbé toutes mes inquiétudes et purifié mon sang. C’était mon centre de gravité. J’étais attiré par lui. Cet instrument a tout digéré en recrachant des chansons. Je m’y suis dévoué en créant des séquences de notes, en me raccrochant à son mécanisme. Le piano était fiable, il m’apportait une constance. C’était à l’opposé du chaos qui m’entourait. Mais c’est surtout un instrument mystérieux. Il y a tellement d’enchaînements de notes possibles que le nombre de compositions que l’on peut en sortir est incroyable. Même une succession d’accords basiques peuvent produire des résultats spectaculaires.

Tu fais souvent référence aux chansons en tant que pièces intemporelles.
En ce sens essaies-tu de faire en sorte que les tiennes ne soient pas trop marquées par leur époque ?

J’avais ça en tête pour Diviner. Je voulais être capable de leur rendre justice dans vingt ans. C’est pour cette raison que mon chant est différent. J’ai l’impression que chaque titre de l’album existait déjà. Mes compositions avaient un pouvoir étrange. A tel point que ça m’a rendu superstitieux. Flottaient-elles dans l’air comme l’éther ? Étaient-elles déjà en moi ? Je ne sais pas si Diviner vieillira bien. L’album est organique. Tel un arbre, il changera et évoluera au fil des ans. Il évolue déjà dans le présent. J’ai composé ces chansons en caleçon dans mon salon. Je les ressentais différemment que l’interprétation que je vais en donner à Paris. Il faut que j’arrive à garder l’essence de Diviner au creux de ma main pour la laisser se consumer à petit feu.

« Ces chansons m’ont guéri. Je me sens mieux. Ma vie a changé. »
L’album est court, il ne comporte que 10 titres. Est-ce une volonté de ta part ?

C’est un disque intense. Je ne voulais pas être l’invité qui ne quitte jamais la soirée. J’ai capturé une période de ma vie. J’ai su qu’il fallait arrêter quand j’ai commencé à me sentir différent. Ces chansons m’ont guéri. Je me sens mieux. Ma vie a changé. Ajouter d’autres titres n’était pas nécessaire.

T’a-t-il fallu beaucoup de temps avant d’envoyer le résultat de ton travail à des maisons de disques ?

J’avais deux compositions, dont Diviner, quand j’ai commencé à envoyer des maquettes. J’ai tout misé sur ce titre en précisant que c’était la direction que je voulais prendre. On m’a répondu : ok, compose un album, on te suit. Ils n’ont rien entendu d’autre avant que l’album ne soit terminé. Je me suis senti chanceux. On me faisait confiance. J’avais l’impression de conduire une voiture pour la première fois. J’étais un imposteur ne comprend pas trop ce qu’il fait, alors que les autres conduisent à 130 km/h sans même y réfléchir. J’ai pris du plaisir à exécuter sans réfléchir au concept.

Hayden Thorpe

Photo de Broomberg & Chanarin

L’album est dépouillé, il va à l’essentiel. Est-ce toi qui as voulu garder un esprit que l’on imagine fidèle à celui des maquettes ?

Leo Abrahams, le producteur de l’album, est un ami de confiance. Il a entendu les chansons alors qu’elles n’étaient que des squelettes. C’était moi dans ma robe de chambre jouant au piano. Je tentais de faire sortir quelque chose de mon esprit. Il a voulu préserver le sentiment qu’il avait eu lors de la première écoute. Il est facile de perdre l’esprit originel d’un titre. Plusieurs personnes travaillent dessus ou donnent leur avis. Il a absolument voulu éviter ça.

Aurais-tu été capable d’aller jusqu’au bout du process et de produire l’album toi-même ?

J’ai l’impression d’avoir régressé en tant que producteur. Il y a cinq ans, j’ai passé un pacte avec moi-même. Je savais que je tirais ma force de quelque chose d’intangible. Je ne voulais pas gâcher tout ça en produisant des disques. Produire nécessite de travailler sur des logiciels. Je n’aime pas l’idée d’être contraint par quelque chose qu’une machine t’impose. J’ai enregistré toutes les maquettes sur mon téléphone. Il n’y a pas besoin d’une grande technologie ni de beaucoup d’instruments pour véhiculer des émotions.

As-tu changé ta façon de composer?
Est-ce un album composé de façon spontanée ou bien y a-t-il eu beaucoup d’hésitations, de fausses pistes ?

Oui, j’ai changé mes méthodes. Je n’aurais jamais imaginé que ça pouvait être aussi difficile. Je ne voulais pas que Diviner sonne familier. J’ai fonctionné à l’instinct. On n’encourage pas assez souvent les gens à l’utiliser. On préfère l’obédience et la sécurité, alors que l’instinct te pousse à faire des choses folles. C’est pourquoi les chansons sont si importantes pour les gens. Certaines ont changé ma vie. Tu reçois en direct une partie de l’esprit de quelqu’un d’autre. Il t’offre sa façon de penser. Parfois cela s’aligne avec l’auditeur. Sans aucune planification, Diviner est devenu un disque soul grâce au piano et à ma façon de chanter. Nous avons cherché des musiciens qui jouent avec leur âme pour enregistrer l’album. Ils ont joué spontanément, sans réfléchir. Tout a été enregistré en une ou deux prises.

Cela ne t’a inquiété à aucun moment ?

Analyser ces chansons en studio aurait forcément amené des comparaisons avec le passé. C’était parfois terrifiant. Avec Wild Beasts, nous étions quatre à trouver qu’un titre sonnait bien. Quand tu es seul c’est différent. Une fois l’album terminé, mon égo s’est évaporé. J’ai commencé à douter. J’avais peur de m’être trompé. Il fallait passer par là. C’était une étape inévitable. Ça démontrait à quel point je m’étais dévoué à ce projet.

Pendant l’enregistrement de l’album tu es devenu obsédé par le mysticisme. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?

Écrire des chansons comme les miennes est forcément mystique. Je ne peux qu’utiliser les fréquences que la nature m’apporte. En tant qu’humain je dois jouer avec les fréquences que la lumière m’apporte. Il y a quatre gammes de couleurs que nous pouvons visualiser. L’ultraviolet est proche du bleu, mais nous ne pouvons le percevoir. Une sculpture existe déjà dans chaque pierre. Il suffit d’extraire ce qui la cache. C’est pareil avec la musique. Elle est en nous. Si les notes flottent dans l’air, les chansons existent déjà. Il suffit juste de les trouver. J’ai traversé une période où tout s’alignait incroyablement avec la séparation de Wild Beasts. Tout paraissait si pur, si parfait, que j’ai commencé à me demander si ce n’était pas écrit à l’avance. Il y a également eu une série d’événements lugubres. Mais aussi des coïncidences. Tout ça a donné naissance à l’album. C’est la raison pour laquelle je pense que la musique est une divination.

Elle était considérée comme telle il y a déjà plusieurs siècles.

Dans les sociétés tribales, les shamans se servaient de la musique. En 1638, le Vatican a interdit de jouer le Miserere d’Allegri en dehors de ses murs. Cette œuvre était si puissante qu’elle affectait l’attitude du public. Nous sommes l’histoire que nous racontons de nous-même. Quelle histoire dois-je alors raconter ? Si tu composes des chansons, tu t’unifies en tant qu’être. C’est typiquement mystique. Si le mystique te dit que quelque chose va arriver, est-ce que cela va vraiment se produire ? (Il réfléchit longuement) Probablement pas.

Souhaites-tu tourner seul ou en groupe pour les concerts à venir ?

Je n’en ai aucune idée. Je ne sais même pas si j’ai envie de me lancer dans une tournée. Pour l’instant j’effectue une poignée de dates en piano solo pour le lancement de l’album. Tu n’as aucune idée du plaisir que je ressens en partant de chez moi sans aucun instrument pour me rendre à un concert. Pas de bus de tournée, pas d’équipe de dix personnes ni d’enjeu financier. Je voyage avec mes chansons en tête. Un piano m’attend chaque soir. C’est psychologiquement libérateur. Je me sens libre. En plus je réduis mon empreinte carbone (rire).

Diviner d’Hayden Thorpe
sort aujourd’hui chez Domino Records. Il est disponible chez votre disquaire local.

 

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Merci à Jennifer Gunther

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