On croit parfois que les grandes aventures commencent lorsque l’on franchit une frontière. En réalité, elles débutent bien avant. Au moment où quelque chose, à l’intérieur, ne tient plus tout à fait en place. Lyndon et Eldorado racontent exactement cela. Deux départs. Deux fuites, peut-être. Deux personnages en tout cas persuadés qu’en changeant de décor, ils laisseront derrière eux leurs blessures. Mais on ne voyage jamais seul et on emporte fatalement ses peurs, ses rêves, et parfois ses fantômes.
Lyndon de Irene Marchesini et Carlotta Dicataldo – Le Lombard – 2026

Certaines bandes dessinées installent une ambiance avant même que l’on comprenne où elles veulent nous emmener. Lyndon appartient à cette catégorie. Dès les premières planches (et même dès la couverture, serait-on tenté de dire), Irene Marchesini et Carlotta Dicataldo enveloppent le récit d’une brume épaisse, celle des îles écossaises où le vent semble transporter autant de légendes que d’embruns.
Lyndon quitte tout pour devenir instituteur sur une île écossaise, loin de son Londres natal. Officiellement, il vient recommencer ailleurs. Officieusement, il espère surtout échapper à lui-même. Et à ses angoisses. L’idée n’était pas mauvaise et aurait pu l’aider à trouver l’apaisement si Gavin, un enfant, n’avait pas disparu.
Le récit évolue alors vers quelque chose de beaucoup plus insaisissable. Les croyances locales prennent de l’ampleur, les certitudes vacillent et le lecteur se retrouve constamment à hésiter entre le rationnel et le merveilleux.
Ce qui rend cette bande dessinée particulièrement séduisante, c’est qu’elle refuse les réponses faciles. Le suspense existe, évidemment, mais il n’est jamais tapageur. Il se niche dans un regard, un silence et une silhouette aperçue au loin. Les autrices préfèrent suggérer que démontrer, laissant le dessin porter une grande partie des émotions. L’île et ses magnifiques paysages deviennent presque des personnages à part entière, aussi majestueux qu’inquiétants.
Au fond, Lyndon parle moins d’une disparition que de la difficulté à trouver sa place dans le monde. Et derrière son vernis fantastique se cache un récit profondément humain sur la culpabilité, l’isolement et la nécessité d’accepter ses propres failles.
Marcello Quintanilha aime parler de celles et ceux que l’Histoire oublie volontiers. Après l’enthousiasmant Écoute, jolie Marcia qui l’a révélé, il poursuit cette exploration du Brésil populaire avec un récit qui possède l’ampleur d’un grand roman social.
Le titre annonce une promesse. Celle d’un ailleurs meilleur. Pourtant, l’Eldorado dont il est question ici n’existe peut-être pas. Dans les années 50, deux frères grandissent dans un quartier modeste. L’un mise tout sur le football pour changer de vie tandis que l’autre emprunte des chemins bien plus dangereux. Tous deux cherchent cependant à sortir de la place que la société leur a assignée.
Ce qui impressionne chez Quintanilha, c’est sa capacité à donner de l’épaisseur à chacun de ses personnages. Cette composante est sans doute renforcée par le fait que le récit est inspiré par la propre histoire de son père, ancien footballeur professionnel. Ici, personne n’est totalement innocent ou coupable. Les choix naissent toujours d’un contexte, d’une pression sociale ou d’une nécessité. Cette nuance donne au récit une puissance rare.
Son dessin accompagne admirablement cette ambition. Les corps sont vivants, les regards racontent autant que les dialogues et les rues semblent vibrer sous la chaleur. On sent les odeurs, on entend le bruit des ballons aussi bien que les moteurs et les cris.
Si Lyndon est un voyage intérieur qui emprunte les chemins du fantastique, Eldorado regarde la réalité droit dans les yeux. Les deux albums se rejoignent pourtant dans cette idée que partir ne suffit jamais. Ce n’est pas la distance parcourue qui transforme un être humain, mais ce qu’il accepte enfin d’affronter en chemin.



