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Littérature Etrangère

L’île ou l’abandon du monde

Typhaine
Par
Typhaine
Publié le 23 février 2018
8 min de lecture
sigridur

[mks_dropcap style= »letter » size= »85″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#276591″]L[/mks_dropcap]’Islande, ce morceau de terre septentrional qui porte dans son nom même toute la fantasmagorie liée aux territoires insulaires… Taillée par la glace comme par le feu, secouée par des catastrophes naturelles aussi puissantes que les Vikings qui la foulèrent, la patrie des sagas s’est forgée au fil des siècles une identité forte et vaillante, largement reconnue et étudiée au-delà de sa propre capitale.
Entre le Groenland et les îles Féroé, la nation qui a laissé ses banques faire faillite est sortie de la crise de 2008 la tête haute, et s’est taillée une place certaine sur le marché mondial, avec bon nombre de grands partenaires commerciaux.

Néanmoins, sa situation géographique tient le pays éloigné des principaux continents, ce qui nécessite une logistique et des dispositifs technologiques importants afin de maintenir une communication à plusieurs niveaux avec le reste de la planète. Que se passerait-il alors, si, du jour au lendemain, l’Islande se retrouvait véritablement coupée du monde, sans plus aucun moyen d’échanger au-delà de ses propres côtes ?

C’est le scénario catastrophe qu’a choisi la journaliste Sigríður Hagalín Björnsdóttir afin de déployer à travers son intrigue romanesque une véritable étude sociologique de ses compatriotes…

sigridur

Nous pensons que tout cela est dû à des problèmes électriques (…). C’est une mauvaise manœuvre qui était à l’origine de la dernière panne de ce type : une foreuse avait sectionné le câble sous-marin en Écosse. Une autre fois, des rats l’avaient rongé. Toutes sortes d’incidents sont susceptibles de se produire. Il en va ainsi quand on vit sur une île au milieu de l’Atlantique et qu’on doit s’en remettre à la technique pour communiquer avec l’étranger.

D’abord il y a l’annonce officielle, succincte, non alarmiste, encore maîtrisée. En face, la réception de la nouvelle, la traînée de poudre, le fait divers. Puis bien vite viennent les dispositions à prendre, à l’échelle de chacun mais aussi et surtout au niveau du gouvernement. Certains membres sont bloqués à l’étranger, ceux qui restent doivent donc prendre en main et organiser le comportement du pays face à ce repliement forcé sur lui-même.

Après consultation de l’ensemble des préfets de police locaux, la préfecture nationale de police, dépendante du Ministère de l’Intérieur, décrète l’état d’urgence suite à la rupture des communications avec l’étranger.

En suivant l’itinéraire des différents protagonistes se partageant les chapitres, l’on découvre des drames intimes exacerbés par ce qui affecte bientôt tous les foyers : le doute et la peur. Le personnage d’Elin nous fait assister à la mise en place d’une politique nationaliste, appelant à une autosuffisance de l’Islande en diffusant ardemment un sentiment d’appartenance à un peuple fier et indépendant, qui ne doit son salut qu’à lui-même.

Nous n’avons pas peur.
Nous n’avons rien à craindre.
Nous vivons sur cette île depuis presque mille deux cents ans et nous nous sommes toujours suffi à nous-mêmes. Nous avons connu des périodes difficiles, il nous est arrivé de souffrir du froid, mais nous avons survécu. Et nous sommes encore ici, avec notre belle langue ancienne, nos sagas et nos poèmes, nos vertes campagnes, notre océan qui regorge de poissons et nos rivières puissantes.

Alors que les estomacs vides commencent à prendre le relais des consciences, un appel au calme et à l’unité est lancé par le “groupe de pilotage de la nouvelle donne islandaise”, qui s’offre encore à l’insu de ses concitoyens champagne et caviar…
Hjalti, journaliste pris entre deux feux, n’a pas cherché à retenir Maria et ses deux enfants dans sa vie, et le camp pour lequel il a choisi d’œuvrer médiatiquement l’éloigne des réalités matérielles de ceux qui fuient vers les campagnes.
Maria, d’origine espagnole mais vivant à Reykjavík depuis plusieurs années, se voit confrontée à un racisme qu’elle n’avait jusqu’ici encore jamais rencontré.
Très vite des rapports de force malsains s’installent entre ceux qui proposent un emploi visant à combler la pénurie et ceux prêts à tout accepter en échange de denrées nécessaires. Les touristes deviennent peu à peu des fardeaux, et toute personne ne semblant pas islandaise est, au mieux, rejetée, au pire, agressée.

Sont-ils les derniers habitants de la Terre ou s’agit-il d’une vaste fumisterie, d’un bug dans la matrice ? La question, à peine esquissée, est éclipsée par la volonté de laisser l’île et ses habitants disposer d’eux-mêmes, sans plus tenter ou s’occuper de ce qui pourrait être l’avenir du monde entier.

Loin de la montée des peurs ancestrales et la violence latente qui l’accompagne, Svangi, ermite errant au cœur d’un fjord abandonné, tente de survivre, comme ses ancêtres jadis. Bien qu’il n’ait plus rien à perdre, il craint plus que tout d’être découvert. Il a fait le choix de se réchauffer à la lueur de ses souvenirs plutôt que d’avoir à regarder son pays se consumer de l’intérieur.

Comment se décide le destin d’une nation ? Suffit-il de quelques âmes bienveillantes qui proposent un nouveau contrat social, qui déterminent ce qu’on doit produire et comment on doit s’y prendre, qui installent les gens dans les campagnes, envoient les banquiers et les designers en mer et les compositeurs faire les foins ? En a-t-on le droit ?

La tension sourde qui enserre le récit nous empêche de quitter ses pages : une fois entamé, il nous faut aller jusqu’au bout, quitte à endurer les échos suffocants de ce huis clos sociétal. Chapitres courts alternant les points de vue, coupures de journaux et documents chiffrés divers se partagent un style vif, précis, chirurgical. Le piège est efficace, par moment il serait possible d’oublier le caractère fictionnel de l’ouvrage. Car l’on ne peut mettre à distance sous la simple étiquette “roman post-apocalyptique”, les problématiques essentielles que soulève L’île. Sigríður Hagalín Björnsdóttir tisse une véritable fable politique en empruntant aux grands romans “fin de siècle” une tonalité décadente.

Projection sans concession d’un sinistre possible, la lecture de L’île agit comme un passage en chambre noire : nous savons pertinemment ce qui est censé apparaître sur le papier, cependant la surprise ou le choc s’instille au fur et à mesure que l’image se dévoile, éloquente, plus révélatrice encore que la réalité d’abord perçue d’un regard brut.

L’île de Sigríður Hagalín Björnsdóttir
traduit de l’islandais par Eric Boury, aux éditions Gaïa, en librairie depuis le 7 février 2018.
EtiquettesBjörnsdóttirEric Bouryfévrier 2018Gaïa éditionsislandel'ileSigríður Hagalín Björnsdóttir
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Un commentaire Un commentaire
  • Maryline Noel dit :
    23 février 2018 à 10 h 33 min

    Excellent !!!

    Répondre

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