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Cinéma

Inherent Vice de Paul Thomas Anderson : Vers l’asile, détective privé

Nulladies
Par
Nulladies
Publié le 10 mars 2015
5 min de lecture

Inherent Vice

Pour pénétrer le continent Inherent Vice, un seul mot d’ordre : lâcher prise. Devise singulière si l’on songe à la pétrification qui guettait Paul Thomas Anderson au fil de son précédent et sur-maitrisé Master. Ici, nulle trace de cette rigidité, de cette ostentation d’une mise en scène parfaite et pénitentiaire pour son récit comme ses personnages.

En adaptant le profus et unique Pynchon, Anderson se libère d’un carcan et met son talent au service d’un plaisir retrouvé. Celui d’une narration délirante et paranoïaque dans laquelle vont se croiser nazis et narcotrafiquants, bouffeuses de chattes et hippies, junkies et infiltrés, flics et dentistes, dont la seule liste des noms propres vaut son pesant d’or, de Japonica à Shasta Fay, Sortilège, Sauncho Smilax, Petunia ou Coy Harlingen…

Dans les vapeurs pourpres du L.A des 70’s, et sous les feux d’une BO d’enfer (originale du fidèle Greenwood, mais convoquant aussi les références comme Neil Young ou le splendide Vitamine C de Can) tout semble possible, et rien n’est immuable : les faciès hébétés des adeptes de la fumette, les décors chamarrés (murs de moquette, canapés crème) et la ville elle-même en proie aux assauts des promoteurs immobiliers.

Le charme incongru du cette exposition atypique est évidemment attribuable à Pynchon, et Anderson parvient à restituer la singularité littéraire du maître énigmatique. En faisant de Sortilège (séduisante Joana Newsom) la narratrice en off, en citant des passages explicites, le récit prend une patine supplémentaire.

Enquête tortueuse et à ramifications multiples, Inherent Vice affiche certes, dans sa première heure, une certaine parenté avec The Big Lebowski. La façon dont Phoenix gare sa voiture ou gère chaque inspiration par une taffe y fait beaucoup, et on saluera sa prestation, qui, peut-être sous l’influence de l’herbe, excelle dans une mesure qu’on lui connait rarement. Le délire ne se limite pas à l’attitude des personnages, mais contamine le récit tout entier, et cette alchimie hallucinogène est l’une des grandes réussites du film : souvent en contre plongée, dans des décors singuliers filmés avec un talent indiscutable, les protagonistes entraînent à leur suite un monde qui bascule dans sa totalité. Les comédiens sont tous excellents, avec une mention spéciale pour Josh Brolin, usant de divers artifices (doigté d’expert, bananes glacées aux lèvres) pour une composition assez hilarante.

Au fil de cette enquête qui n’en finit pas de se démultiplier, l’instabilité gagne les statuts (amoureux, vivants ou morts, légaux, criminels) mais aussi le langage lui-même : les échanges entre Brolin et Phoenix sont en ce sens particulièrement jubilatoire, entre malentendus et jargon déficient, tout comme la relation avec Sashta culmine dans un plan séquence fixe aussi torride qu’ambivalent.

Totalement impossible à résumer, l’intrigue nous perd avec son détective, qui se laisse porter avec une nonchalance providentielle. C’est là où le film peut finir par accuser certains essoufflements. 2h30 de retournements et de changements de directions ne se font pas sans certains dégâts, et si l’ennui pointe discrètement au fil de longueurs dispensables.

Car l’ambition assez nette de la durée est celle de faire basculer le récit vers des profondeurs que son exposition ne soupçonnait pas. Angoisse de la perte, de voir s’achever une période insouciante sous les crocs dorés du capitalisme sauvage que Reagan incarnera prochainement, deuil du couple ou valeurs immuable de la famille (la sous intrigue et sa résolution avec Owen Wislon, assez falote)… Le film, déjà volontairement saturé, s’épuise à vouloir ratisser trop large, d’autant que son rythme se ralentit progressivement, mettant le spectateur à rude épreuve (4 ou 5 spectateurs ont abandonné, j’avais rarement vu ça…).

L’ambition d’être un auteur hors norme est donc toujours d’actualité pour Paul Thomas Anderson : ce n’est pas pour rien qu’il s’est attaqué à Pynchon. Légèrement débordé par celle-ci, il accouche d’un film qui a beaucoup de mérite quant à son originalité et le talent avec laquelle elle est traitée, et qui poursuit une carrière exigeante, sacrifiant les facilités glamour au profit d’une exploration tortueuse des genres et de la psyché(délie) humaine.

Etiquettesgreenwoodinherent vicejoana newsomjoaquin phoenixjosh brolinneil youngowen wilsonpaul thomas andersonpynchonthe big lebowski
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Un commentaire Un commentaire
  • Davcom dit :
    10 mars 2015 à 19 h 23 min

    Merci pour cette chronique, je n’ai qu’une envie, y aller

    Répondre

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