Certains ouvrages se lisent avec légèreté tandis que d’autres conduisent le lecteur à prendre une certaine hauteur. Une certaine gravité. Libres d’obéir et L’oiseau de Tazmamart sont deux bandes dessinées qui appartiennent clairement à cette seconde catégorie. Deux œuvres très différentes, mais reliées par une même interrogation. Pourquoi obéit-on, et jusqu’où ?
Dans Libres d’obéir, adaptation du travail de l’historien Johann Chapoutot, si le propos est glaçant, c’est parce qu’il est ancré dans le réel. Portée par le dessin rigoureux mais plaisant de Philippe Girard, l’œuvre s’attache à présenter des points de comparaison entre le management moderne et les méthodes nazies. A ce titre, la trajectoire de Reinhard Höhn est centrale. Adoubé par l’élite SS pendant la seconde guerre mondiale, il sortira évidemment des radars pendant quelques années, avant de devenir, dans les années 50, une référence du management de son époque. En créant l’école de Bad Harzburg, il formera environ 600.000 chefs d’entreprises à ses préceptes.
Le cœur de sa théorie réside dans l’idée de donner aux salariés une large autonomie sur les moyens, tout en leur fixant des objectifs stricts. L’individu est donc libre (et surtout responsable…) à condition d’aller dans la bonne direction. Dans l’Allemagne nazie, cette modalité a d’ailleurs contribué à renforcer le zèle de nombreux officiers.
En croisant ces apports historiques avec le parcours de deux femmes occupant aujourd’hui des fonctions de cadre, Libres d’obéir ancre son propos dans le présent. La pression, les objectifs stricts et l’auto-discipline, tout cela semble familier, jusqu’aux afterworks et stages de cohésion organisés par l’entreprise, rappelant là encore la théorie de Reinard Höhn selon laquelle il est nécessaire qu’un ouvrier prenne du plaisir au travail pour renforcer sa productivité. Et c’est précisément ce qui inquiète. L’obéissance ne se vit plus comme une contrainte. Elle devient intériorisée. Presque volontaire. On ne nous force plus à obéir. On nous apprend à vouloir le faire.
À l’opposé géographique et narratif, L’oiseau de Tazmamart plonge dans une autre forme d’obéissance, moins insidieuse et tout aussi brutale. En 1971, le jeune soldat Ahmed Marzouki participe à un exercice qui n’en est pas un. Tirant « sur tout ce qui bouge », il participe à son insu à une tentative de coup d’État contre Hassan II. Ici encore, son supérieur avait proposé au régiment de ne pas participer à l’exercice. Ils étaient libres d’obéir, tant la pression sociale était forte.

Les conséquences sont vertigineuses puisque, condamné à cinq ans de prison, Ahmed Marzouki en passera finalement vingt, dont dix-huit dans l’enfer carcéral du bagne secret de Tazmamart. La BD de Alkhariquin, Ilyass Koundi et Romy Alexandre, adaptée de son témoignage, choisit une approche sensorielle et presque poétique. Dans l’obscurité d’une cellule qui relève plutôt du tombeau (quelques trous au plafond constituent la seule source de lumière), le temps se dilate et les repères disparaissent.
Et puis surgit Faraj, un oiseau blessé. Une présence fragile et presque irréelle, qui devient un point d’ancrage et une résistance minuscule face à l’anéantissement. Faraj permet d’ailleurs aux détenus qui, chacun dans sa cellule, s’entendent sans se voir, d’avoir un sujet de conversation (enfin) ancré dans le présent.
Là où Libres d’obéir dissèque les mécanismes intellectuels de la soumission, L’oiseau de Tazmamart en montre les conséquences physiques et psychiques les plus extrêmes. Car parmi les quelques rescapés de Tazmamart qui n’étaient pas devenus fous, tous en revinrent considérablement amaigris.
Ce qui rapproche ces deux œuvres, c’est donc cette idée dérangeante que l’obéissance n’est jamais neutre. Elle peut prendre des formes presque invisibles, dans un open space moderne, ou des formes brutales, dans une prison perdue au milieu du désert. Mais dans les deux cas, elle interroge la responsabilité individuelle. Jusqu’où peut-on dire « je ne savais pas » ? À partir de quand devient-on complice ou responsable ? Ces deux bandes dessinées fortes et complémentaires refusent les réponses faciles. Elles rappellent, chacune à leur manière, que la liberté ne disparaît pas toujours dans le fracas. Elle peut aussi s’effacer, lentement, dans l’habitude d’obéir.




