Littérature Francophone

Isidore et les autres : un roman sincère et attentif sur la jeunesse, l’âge adulte et le chagrin

Isidore
Photo by Annie Spratt on Unsplash
Écrit par Julia Montauk

Avec Les treize desserts, son très remarqué premier roman paru aux Editions Jeanne Losfeld, Camille Bordas étonnait déjà par son habileté à osciller entre récit intimiste et réflexion plus universelle. Très tôt, cette romancière a façonné une écriture simple, fluide, teintée d’un humour empreint de gravité. En se lançant dans l’écriture de son troisième roman intitulé How to behave in a crowd publié en 2017 aux Etats-Unis, la jeune française, qui y est installée depuis quelques années, a opté pour l’anglais peut-être afin, notamment, de libérer son écriture de l’emprise que peut constituer le parfois pesant regard des proches. Camille Bordas l’a réécrit en français, et c’est sous le titre Isidore et les autres que les éditions Inculte le publient à la fin de cet été 2018.

Isidore

Ce roman est celui de l’équilibre entre intellect et émotion, de l’oscillation entre aliénation et distanciation. Le jeune Isidore, 11 ans, confie sa difficulté à trouver sa place parmi ses cinq frères et sœurs aînés surdoués et férocement asociaux. Isidore est catalogué comme sensible, gentil et, contrairement à ses aînés et sa mère, presque « normal ». Il comprend les choses que ces derniers ne comprennent pas et pose les questions qu’ils ne daignent même pas formuler en pensée.

« Il m’a répondu que rien dans la vie n’était jamais vraiment bien ajusté, que rien ne s’alignait jamais parfaitement, tombait pile-poil, etc. Ca sentait la leçon de vie à plein nez. J’avais remarqué récemment qu’on pouvait plus rien dire aux adultes (nous, les ados) sans qu’ils en fassent tout un plat, sans qu’ils en tirent une signification extraordinaire qui nous apprendrait quelque chose sur le sens de la vie. Ils se sentaient obligés de dispenser leur sagesse. Par exemple, un garçon de ma classe qui avait juste demandé au prof « Ca va tomber au contrôle ? » avait été invité à méditer sur l’incertitude de la vie (« Je ne sais pas, Jules, est-ce qu’un astéroïde géant va heurter la terre et nous rayer de la carte comme ça s’est passé avec les dinosaures ? »). Un autre qui demandait quelle était l’utilité des fonctions mathématiques dans la vie de tous les jours s’était vu offrir en guise de réponse des parallèles avec d’autres choses inutiles dont les gens acceptaient pourtant la légitimité sans se poser trop de questions (comme le mariage et le football par exemple). Moi, ça ne me posait pas de problème, ce type de franchise (mes frères et mes sœurs m’y avaient habitué), mais je voyais bien que certains gamins de ma classe avaient du mal à s’y faire. Ils n’osaient plus trop parler. Ils comprenaient que tout ce qui sortirait de leur bouche ne serait qu’une opportunité pour l’adulte présent d’improviser un aphorisme qu’ils seraient obligés d’écouter. »

Ainsi, lorsque le père disparaît, la brèche déjà existante mais niée de tous sauf d’Isidore s’agrandit ; Isidore est le seul à comprendre que tout le monde est aux prises avec son chagrin, malgré ses irrépressibles envies cycliques de fugue. La géographie sensible de la famille se modifie alors lentement, géographie dans laquelle Isidore, jusque-là simple observateur empathique de son petit monde, devient celui par lequel la consolation semble possible.

Ce qu’on retient d’Isidore et les autres, c’est la voix d’un enfant, sa solitude parmi les siens, son cheminement vers l’âge adulte et l’insouciance qui s’envole avec les malheurs frappant sans crier gare. Pourtant, la tristesse pudique qui sous-tend le récit est constamment contrée par un humour discret, presque élégant, et c’est certainement en cela que réside la plus grande réussite de ce roman.

Isidore et les autres de Camille Bordas

Editions Inculte, Août 2018

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