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Dans mon sac, au retour du Salon du livre

Ecrit par Julien Delorme

Le salon du livre, c’est sale. On y vient pour se faire voir, bien sûr, quand on est un politicien. On y vient pour récolter des dédicaces, quand on nous donne le droit de garder les livres dans l’enceinte de cette « plus grande librairie de France » ; on s’y fait bousculer dans les allées, parce que c’est l’endroit où il faut être, et que des milliers de personnes ont pensé la même chose. Ou alors on n’y va pas en reprochant le bruit, la foule, les éditeurs, l’organisation, la queue aux toilettes et le pain mou des sandwiches.

Et c’est vrai que le Salon du livre de Paris – ou Livres Paris, puisque c’est désormais comme ça qu’on l’appelle – c’est tout ça. Mais c’est aussi le moment de l’année où, lorsqu’on délaisse les grands axes, qu’on s’aventure vers les stands de la périphérie (ceux qu’on croise avant la queue aux toilettes), on aura le plaisir de trouver quelques merveilles. Stands régionaux (dont étonnamment les lecteurs auront trouvé le chemin, ne serait-ce que pour se faire dédicacer leur exemplaire d’En attendant Bojangles par Olivier Bourdeaut), groupements d’éditeurs et stands isolée le long de grandes allées passantes proposent leurs lots de merveilles, une littérature vivante, une édition dynamique que le grand train médiatique aura tôt fait de limiter à une fugace apparition sur France 3 régions.

Petite démonstration de ce qu’on trouve en marge du show, je vous dévoile mon panier, une sélection totalement subjective. Certains textes ont déjà été lus, les autres survolés, le temps de vous les présenter et, je l’espère, de vous donner l’envie de vous les procurer : ils sont tous désormais chez votre libraire préféré.

 

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 Le plus sombre :

Kéro, un reportage maudit, de Plinio Marcos (trad. Melenn Kerhoas), éditions Anacaona.

Un récit noir et violent, une prose âpre qui retourne l’estomac. Ce court roman brésilien des années 70 met en scène Kero, un véritable fils de pute, dans tous les sens du terme, et sa lutte pour exister. On évolue dans un monde où l’espoir est fugace, et où il existe toujours quelqu’un pour vous trahir. Avis aux amateurs de récits sans concession qui voudraient plonger au plus profond des favelas.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

or il parlait de son corps

 Le plus baroque :

Or, il parlait du sanctuaire de son corps, de Mathieu Riboulet et Frédéric Coché, Les Inaperçus.

Le mystère, c’est parfois cette figure qu’on distingue à peine, dans l’encadrement d’une porte, auréolée de lumière. Le mystère, c’est encore la lumière dans les yeux de ceux qui le contemplent. C’est l’effet de ce court livre qui propose plusieurs textes éblouissant de Mathieu Riboulet. On suit le sillage d’un certain Rabbi Nazôréen, mais au lieu de s’intéresser au personnage principal des Évangiles, l’auteur dresse les portraits de tous ceux qui croisent son chemin et qui ne sont parfois que nommés dans la Bible. Porteur de croix rencontré par hasard, embaumeur du Christ mort, sœur de ressuscité, ces portraits baroques dégagent un charme puissants, rehaussés par les eaux fortes de Frédéric Coché, troublantes et charnelles.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

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 Le plus oulipien :

F(r)ictions, de Pablo Martin Sanchez (trad. Jean-Marie Saint-Lu), La Contre-Allée.

Un « puzzle littéraire et borgésien » qui semble prometteur. Succession de textes courts et capricieux, on s’y perd, dès les premières pages, dans des univers divergents, mystérieux et non dénués d’humour. L’auteur, se réclamant de la tradition oulipienne, y multiplie les expériences tout en se disculpant dès la préface du soupçon d’incohérence en faisant de la disparité des textes la raison même qui fait qu’ils se côtoient.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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 Le plus grec :

Le Labyrinthe au bord de la mer de Zbigniew Herbert (trad. De Brigitte Gautier), Le Bruit du Temps.

Le Bruit du temps, maison qui s’est faite une spécialité de publier en français les classiques de la littérature du XXe siècle, avec une prédilection pour les russes, poursuit son entreprise de traduction du poète Polonais Zbiniew Herbert. On trouve dans ce volume des textes, sept essais qui reviennent sur l’antiquité grecque ou latine. Un nouveau moyen d’arpenter les labyrinthes, donc, mais en plongeant cette fois-ci dans la culture minoenne, une visite de l’acropole, des considérations sur les étrusques ou encore une analyse du paysage grec. A ne pas réserver aux seuls philologues, les amateurs de poésie et de belle prose seront aussi comblés.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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 Le plus « série Z » :

Eloge de la Nanarophilie d’Antonio Dominguez Leiva et Simon Laperrière, éditions du Murmure.

La Collection Borderline, des éditions du Murmure, propose des essais courts et percutants sur des sujets allant du pop au trash. On y trouve une étude philosophique du strip-tease, un essai anthropologique sur la peau humaine, une étude de littérature comparée sur l’éjaculation, de saint augstin au Porno des années 80 et une vingtaine d’autres merveilles, souvent de bonne tenue. Antonio Dominguez Leiva est l’un des auteurs de référence de cette collection et, autant l’avouer, il est tout à fait fou. Après avoir regardé et étudié des centaines d’heures de films sur les zombies, il dresse ici avec Simon Laperrière, un éloge de la nanarophilie, pratique réjouissante s’il en est. C’est vite avalé, c’est drôle, brillant et décalé et ça donne surtout furieusement envie de s’installer dans son canapé avec un paquet de chips pour des heures de visionnage !

Le livre sur le site de l’éditeur

 

Mararia

 Le plus insulaire :

Mararia, de Rafael Arozarena (trad. Marie-Claire Durand-Guiziou et Jean-Marie florès), éditions Le Soupirail.

Auteur contemporain des Iles Canaries, Arozaraina dépeint dans ce roman l’histoire d’une femme fatale, héroïne tragique qui, après avoir régné sur les hommes du village de Femes « où il se passe tant de choses qu’on raconte qu’il ne s’y passe rien », vit à sa marge, abimée par le temps et la vie. Un récit intriguant qui ouvre sur un champ littéraire méconnu, publié dans un beau livre blanc tout simple et très soigné.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

le couloir blanc

Le plus russe :

Le Couloir Blanc de Vladislav Khodassévitch (trad. Fanchon Deligne), éditions Interférences.

Khodassévitch, compagnon de Nina Berberova, s’exila en France en 1922. Par une série de portraits, il fait revivre ses souvenirs russes d’avant et après la révolution. Une vision qui complètera celles que l’on aura pu avoir de la période par Mandelstam ou Isaac Babel. On y découvre la transition d’un pays par ses habitants, et l’on passera des carmes sucrés d’une enfance parfois pittoresque aux péripéties bureaucratiques post révolutionnaires.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

la peur

Le plus court :

Murer la peur de Mia Couto (trad. Elisabeth Monteiro Rodrigues), éditions Chandeigne.

« Pour fabriquer des armes, il faut des ennemis. Pour produire des ennemis, il est impérieux d’alimenter des fantasmes ». Un très court texte du grand écrivain mozambicain Mia Couto, discours donné en 2011 lors d’un colloque traitant des enjeux de la globalisation. Une prose vive et lucide qui n’a malheureusement rien perdu de son actualité; une nouvelle invitation à méditer l’état d’urgence permanent.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

Sholem-Aleikhem

Le plus bondissant :

Guitel Pourishkevitsch et autres héros dépités, de Sholem-Aleikhem (trad. Nadine Déhan-Rotschild), éditions de l’Antilope.

L’Antilope profitait du salon du livre pour présenter ses trois premières publications parmi lesquelles ce petit livre au titre déjà savoureux. Guitel Pourishkevitsch et autres héros dépités rassemble trois nouvelles écrites par l’un des grands maîtres de l’humour Yiddish qui prennent place dans la Russie pré révolutionnaire.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

 

 

Esquisses revolutionnaires

Livre Bonus :

Esquisses révolutionnaires, John Reed (trad. Jean-Christophe Bardeaux), éditions Nada.

Bon, celui-ci, je ne l’ai pas vraiment trouvé au salon, mais comme sa sortie était concomitante, je n’ai pas pu résister au plaisir de le glisser en douce.  John Reed a été militant révolutionnaire et journaliste. Sa renommée lui vient avant tout de récits de guerre. Il a notamment couvert une partie des  batailles de Pancho Villa lors de la révolution mexicaine. A côté de ses reportages, Reed a aussi publié de manière épisodique des nouvelles et des récits, ici rassemblés pour la première fois. La fiction comme une continuation du travail révolutionnaire, du Mexique à la Russie, en passant par Chicago, c’est ce que tente ici John Reed, empruntant des sentiers parallèles à ceux d’un Jack London.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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