Noirs

Janvier noir, le Glasgow souterrain des seventies

Lorsqu’il s’agit de nous livrer des histoires sombres, poisseuses, buissonnières, les Ecossais sont loin d’être avares, et n’ont pas peur d’aller gratter de leurs plumes incisives les ténèbres intimes de leurs contemporains.
Peter May nous a ainsi offert une trilogie de tourbe et de sang dans l’archipel des Hébrides, Liam McIlvanney puis plus récemment Malcolm Mackay nous ont tous deux inoculé le virus de Glasgow, et, last but not least, Ian Rankin nous a appris tout l’art du cynisme à travers son inspecteur d’Edimbourg, John Rébus.

Chez chacun d’entre eux, les lieux sont importants, car ce sont eux qui tempèrent, agitent, définissent leurs personnages. Ian Rankin l’exprime d’ailleurs clairement :
« Il y a véritablement deux Édimbourg. Il y a la cité que les touristes visitent, avec son château et ses joueurs de cornemuse, vêtus de kilts. Ça, c’est le côté Disneyland. Mais il existe aussi une cité, qui vit et qui respire sous cette apparence, et que les gens voient rarement. Dans les années 1980, Édimbourg avait de sérieux problèmes de drogue et le pire taux de Sida de toute l’Europe de l’Ouest. J’ai pensé que quelqu’un devait écrire des romans traitant de ces choses de la vie réelle contemporaine. »

Alan Parks semble à son tour partager cette motivation littéraire, puisque c’est Glasgow, sa ville, qui l’a poussé à commettre Janvier noir, premier volet d’une série en cours. Son protagoniste, McCoy, est un flic à l’image des années 70, dans lesquelles il évolue de manière erratique : alcoolique au plus haut degré du whisky qu’il puisse trouver, ne rechignant pas à se fourrer dans le nez ce que certains de ses collègues ont confisqué lors de descentes diverses et variées, il paraît pourtant toujours se réanimer à la lueur d’un sentiment (estropié) de justice.

Déclin de l’industrie lourde, misère ouvrière, chômage triomphant, violence urbaine, prostitution, sex drugs and rock’n’roll… la ville entière est prisonnière d’elle-même, poison et antidote dans un même flacon. Sinistre et dangereuse, la cité attire des individus de même envergure, et « lorsque les temps sont durs il s’agit d’être aussi durs qu’eux ». Ainsi McCoy a-t-il appris à fermer les yeux en serrant certaines mains, afin de pouvoir en menotter d’autres en temps voulu.
Son amitié avec un criminel violent et imprévisible, son attachement fébrile à une certaine prostituée tout comme son passé cruellement branlant finissent de saper les possibilités d’une vie personnelle plus simple que son métier.

« – Vous savez ce qui est ironique, monsieur McCoy ? Vous êtes là devant moi qui vous indignez, qui montez sur vos grands chevaux, or tout porte à croire que vous n’êtes qu’un flic véreux de plus. »

Nouvellement flanqué d’un jeune adjoint (Wattie), McCoy, qui est aussi loquace et pédagogue qu’un braqueur pris sur le fait, se retrouve bientôt sur une affaire plus délicate et proche de lui qu’il ne l’avait soupçonné. Point de départ : un jeune homme tirant sur une jeune femme avant de se faire exploser le crâne, en pleine foule, sous les yeux des deux agents.
Alors que leurs supérieurs souhaitent classer rapidement le dossier, McCoy et Wattie se lance dans une enquête à contre-courant, nichée dans les angles morts d’une ville nauséabonde, véritable bûcher prêt à s’embraser au moindre pas de côté non planifié.

« – Vous aviez déjà vu un truc comme ça ? demanda-t-il.
– Comme quoi ? Quelqu’un qui s’est fait égorger ou couper la langue ?
– Je sais pas, le tout. L’eau pleine de sang, lui qui baigne là-dedans. (…)
– Non, mais j’ai vu différent, et parfois pire. Estime-toi heureux de ne pas avoir voulu devenir pompier. C’est eux qui voient les trucs horribles. Les corps mutilés dans les accidents de voiture, les gamins brûlés dans leur lit, toutes ces merdes. »

Des dialogues bruts et omniprésents se partagent des scènes d’une réalité crue, rythmant ainsi le roman à la manière d’un scénario dont les séquences, avant même d’être filmées, comportent déjà une cinématographie captivante. L’intrigue est également réglée sur une temporalité qui dépasse la fiction, nous traversons véritablement ce mois de Janvier 1973 sur quelques trois-cent soixante pages. On y aperçoit d’ailleurs David Bowie, sans doute quelques héros anonymes de Ken Loach et une poignée de détails plus sûrement piochés dans les souvenirs de l’auteur que dans des archives… Impossible donc de ne pas sentir frémir l’ombre de Glasgow sur sa peau à la lecture de ce Janvier noir.

Car ce polar est un étau. Il embrasse vivement votre attention avant de vous enserrer puissamment dans ses mâchoires féroces et efficaces, pour mieux vous relâcher, plein d’hématomes mais parfaitement anesthésié, prêt à en redemander.

« A moitié démoli, vous faites encore le con. Je passe vous prendre à huit heures. »

A l’instar de McCoy qui ne lâche rien et qui n’obtient le dernier mot qu’au travers de ses actes, le défi que s’est lancé Alan Parks nous promet encore pas mal de belles séquelles…
A suivre, donc !

Et pour en savoir plus sur l’auteur mélomane, vous pouvez aller lire les propos recueillis par Yan Lespoux lors de la venue de l’auteur à Lyon en avril dernier pour le festival Quais du Polar.

Janvier noir de Alan Parks, traduit de l’anglais (Ecosse) par Olivier Deparis
aux éditions Rivages, Mars 2018
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