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Mansfield.TYA – Épisode 1 : June

À l’occasion de la sortie de Monument Ordinaire, le magnifique nouvel album de Mansfield.TYA, Addict-culture, fan de la première heure, revient sur le parcours du duo nantais de ses débuts jusqu’à aujourd’hui. Un feuilleton en cinq épisodes, agrémenté d’une entrevue joyeuse d’une heure avec RebeKa Warrior et Carla Pallone effectuée le 28 janvier dernier. L’occasion rêvée, aussi, d’aller chercher dans nos archives, nos disques durs, quelques bricoles du passé.

PRÉAMBULE 

En préambule, avez-vous quelque chose à déclarer ?

RebeKa Warrior : Carla s’est faite arrêter pour drogue dans le train pour l’aller.

Carla Pallone : Je n’ai rien à déclarer.

Quelle question vous aimeriez que je vous pose ?

RebeKa Warrior : Si tu pouvais ne pas avoir de question, ça m’arrangerait.

Quelle question vous ne voulez pas que je vous pose ?

RebeKa Warrior : Toutes les autres.

Carla : Je ne veux pas que tu nous demandes pourquoi on s’appelle Mansfield. TYA.

RebeKa Warrior : Ouais, ou alors qu’est-ce que ça fait le Covid pour les artistes. Ah, et si tu peux éviter d’écrire « Ah ah ah » quand on fait une blague.

Je peux enregistrer vos rires si vous voulez.

Voilà. Ça c’est fait.
Quelle question vous voulez me poser ?

RebeKa Warrior : Pourquoi t’es encore là après tout ce temps ? Presque vingt ans !

Parce que vous êtes douées.

Carla : Incroyables tu veux dire.

Voilà, tout simplement.
20 ans… Ça fout le vertige ?

RebeKa Warrior : Ça me fait plaisir.

Carla : Oui, c’est classe. On a au moins réussi ça.

RebeKa Warrior : On n’a pas de Disque d’Or, mais on a vingt ans de carrière. Si on cumule toutes nos ventes, peut-être qu’on a un Disque d’Or. Ou de platine !

Carla : On n’est jamais très sûres de notre âge. On s’est dit vingt ans là, c’est bien, pour le fêter.

RebeKa Warrior : Le mec des Inrocks nous a dit qu’on avait seize ans, tu nous mets quatre ans dans la gueule ! Revois tes calculs Kévin !


ÉPISODE 1 : 2002 – 2005, DE LA RENCONTRE AU PREMIER ALBUM, JUNE

Effectivement, June, leur premier album, parait le 24 octobre 2005, soit il y a une quinzaine d’années, chez Teona/Wagram. Mais un album ne se fait pas en un jour, alors remontons encore un peu le temps.

June
Mansfield.TYA – June – Teona/Wagram 2005
Vous étiez qui quand vous vous êtes rencontrées ?

RebeKa Warrior : On était très différentes.

Carla : Des bébés.

RebeKa Warrior : Des vilains bébés. Des gros bébés joufflus. Je vais te décrire et tu vas me décrire. Carla avait un pull en mohair rose à col roulé.

Carla : C’est faux ! Mensonge ! Quelle injustice !

RebeKa Warrior : À un concert elle était habillée tout en noir comme d’habitude mais il faisait très froid dehors donc elle a fini avec ce pull.

Carla : Qu’on m’avait prêté.

RebeKa Warrior : Et tu avais des lunettes aussi.

Carla : Oui, d’accord, mais tout ça c’était plus tard, on s’est rencontrées avant ! Aucune précision dans tes propos. On s’est rencontrées à Rome, j’étais en Italie pour la fac.

RebeKa Warrior : Moi j’étais à l’école des Beaux-Arts et j’ai rencontré Carla et Mitch peu de temps après. Donc dès le début je faisais des allers-retours entre Mansfield. TYA et Sexy Sushi.

Carla : On faisait nos trucs chacune de notre côté. C’est ma sœur, qui était avec Julia aux Beaux-Arts, qui nous a suggéré de faire nos trucs ensemble.

Votre tout premier disque, avant June, c’était une démo sur CD gravé qu’il fallait vous acheter par correspondance, en envoyant un chèque. Avec le disque vous envoyiez des photos, vous écriviez des mots personnalisés. Vous aviez déjà l’indépendance dans la peau. Il y avait une urgence à faire ce disque ou les labels n’en voulaient pas ?

RebeKa Warrior : Il n’y avait pas de raison de contacter des maisons de disques, nous étions trop jeunes. Je l’avais quand même envoyé à certaines maisons qu’on aimait bien, dont Jagjaguwar. Je les gravais à la maison la nuit et je faisais les pochettes avec mon imprimante. Au fur et à mesure, ce n’était plus le même CD, on changeait des chansons.

Carla : Ça me faisait du bien de sortir du Conservatoire, j’étais curieuse d’autres trucs, de m’autoriser de nouvelles expériences. Il y avait une forme d’euphorie à faire des morceaux ensemble. Des morceaux très très courts, on a mis du temps avant de dépasser les deux minutes.

RebeKa Warrior : Et maintenant on ne peut plus t’arrêter.

Carla : Toi non plus !

RebeKa Warrior : Maintenant c’est huit minutes de crin-crin, on a vraiment changé les formats depuis.

June

J’ai lu quelque part que ce premier disque s’appelait Salope, mais sur le mien il n’y a pas de titre.

RebeKa Warrior : Au début on s’appelait Mansfield. Et cette démo s’appelait Tya. Mais un journaliste nous a appelé Mansfield.TYA, donc on voulait pas le contrarier. Alors il a fallu trouver un autre nom à cette démo. Donc Salope.

Carla : On vient de répondre à la question qu’on ne voulait pas que tu nous poses.

« Au début on s’appelait Mansfield. Et cette démo s’appelait Tya. Mais un journaliste nous a appelé Mansfield.TYA, donc on voulait pas le contrarier. Alors il a fallu trouver un autre nom à cette démo. Donc Salope. »
RebeKA Warrior et Carla Pallone se rencontrent donc au début des années 2000, disons 2002, elles choisissent le nom de leur duo en hommage à June Mansfield, la femme d’Henry Miller et amie d’Anaïs Nin. À la même époque, Julia chante sur l’album Sword & Roses de Belone Quartet et fonde avec Mitch Silver le groupe Sexy Sushi où elle officie sous le nom de Rebeka Warrior. Deux salles, deux ambiances, et déjà un goût pour le grand écart artistique.

Julia et Carla commencent rapidement à travailler ensemble, les premières démos circulent, le buzz local s’amplifie gentiment à coups de prestations scéniques incandescentes et des morceaux bruts et doux à la fois. 

May, un premier EP « officiel » 4 titres parait en 2004, les quatre chansons (Tomorrow, Et Déjà demain, Mon Amoureuse, On A Boat) se retrouveront plus tard sur June. La mélodie irrésistible de Mon Amoureuse attire particulièrement l’attention, ce violon virevoltant, cette voix juvénile toute en douceur, tout contribue à l’attente de ce premier album d’un duo qui se nimbe en moins de 2’30 » d’un charme mystérieux.

La belle pochette de June représente la sortie du paquebot Normandie du port de St Nazaire, sur lequel a travaillé le grand-père de Julia. Les treize titres de l’album évoquent le feu et la glace, alternent tension et calme, jouent entre les les voix timides et fragiles et les instruments (violon, guitare, bandonéon, piano…) tendus et nerveux. Ici, aucun besoin d’une batterie pour donner du rythme et de la tension.

« Mansfield.TYA cite Jean Genet sur The Days Go Pale, met en musique The Genius, poème de Leonard Cohen, sur le délicat For You. Dès ce premier exercice, on retrouve ce vent de liberté et cette audace permanente qui fera le bonheur de tous leurs albums. »
Mansfield.TYA cite Jean Genet sur The Days Go Pale, met en musique The Genius, poème de Leonard Cohen, sur le délicat For You. Dès ce premier exercice, on retrouve ce vent de liberté et cette audace permanente qui fera le bonheur de tous leurs albums.

On passe du rire aux larmes, la beauté mélancolique de Pour Oublier Je dors cache un texte glaçant, terrifiante histoire de féminicide (« J’ai défoncé ses dents pour qu’on ne me retrouve pas« ), Doesn’t Matter Who You Are sonne comme une innocente comptine alors que The Shout Of Rain se révèle carrément flippant.

Aussi à l’aise en français qu’en anglais, Tes Faiblesses ou On A Boat évoquent les premiers albums de Cat Power et trouvent des accointances avec l’œuvre de Shannon Wright.

L’esthétique développée autour du disque (posters, flyers, affiches de concerts…) révèle à la fois le côté artisanal, l’héritage punk, et aussi un certain sens du second degré qui ne les lâcheront jamais. Les disques de Mansfield.TYA ont beau être tristes, leurs prestations scéniques sont aussi émouvantes que joyeuses.

June
DR
June est super bien accueilli par la critique, vous faites une White Session sur France Inter dans l’émission de Bernard Lenoir. Ça vous a surpris cet accueil ?

RebeKa Warrior : Ah oui. Dix mille albums vendus. On ne s’attendait à rien, mais on était contentes.

Est-ce qu’avec des chansons comme « Mon amoureuse » ou « Pour oublier je dors » il y avait une intention militante, queer ?

RebeKa Warrior : Non ce n’était pas du tout calculé. J’étais amoureuse d’une fille, donc j’écrivais une chanson qui parlait de ça. Mais je n’avais pas conscience qu’à l’époque personne ne le faisait. Je n’ai jamais écouté de chanson française, donc je ne savais pas que c’était nouveau. Entre Carla qui écoutait Bach et moi qui écoutais des trucs expérimentaux, on ne savait pas ce qu’on faisait.

Vous savez si Leonard Cohen a entendu For You ?

RebeKa Warrior : Ah oui, il a donné son accord !

Carla : On ne sait pas s’il l’a écouté, mais il a dit ok.

RebeKa Warrior : Pour la romance, on a qu’à dire qu’il l’a écouté.

Dans toute votre discographie, et aujourd’hui encore dans « Monument Ordinaire« , vous allez piocher dans la littérature et la poésie. Qu’est-ce que vous y trouvez ?

RebeKa Warrior : C’est parfois mieux écrit par les autres, tout simplement. Ça a beaucoup varié avec le temps, l’écriture des chansons.

« Nous aimons détourner les talents de chacun. »
Carla : Nos paroles c’est à celui qui va mieux dire le truc. Et parfois nous invitons d’autres auteurs, pour avoir une autre approche du texte, et de la musique. Parfois de façon fortuite, par exemple Marion Jdanoff, sérigraphe et dessinatrice, nous a écrit un texte. Nous aimons détourner les talents de chacun.

June a beau être une première œuvre, c’est déjà une très belle réussite, un diamant brut que le duo façonnera pour poursuivre quatre ans plus tard avec Seules Au Bout de  23 Secondes.

 

Retrouvez le dossier de tous les articles de cette semaine spéciale ici :

Mansfield.TYA


 

June  – Mansfield Tya

Téona/Wagram – 24 octobre 2005

 

 

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Image bandeau : RebeKa Warrior

 

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