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Kiruna, de Maylis de Kerangal : « une décharge de mémoire dans le présent »

Kiruna city panorama, taken from Luossavaara / Alexandar Vujadinovic
Ecrit par David Ferrière

Le parcours éditorial récent de Maylis de Kerangal permet d’aborder son œuvre, une des plus séduisantes en construction dans le paysage littéraire contemporain, de deux manières. D’un côté la voie royale constituée par les romans publiés par Verticales, voie récemment empruntée par l’impeccable Un monde à portée de main (2018) ; de l’autre une série de textes courts, tirés d’une résidence d’écrivain ou d’une commande d’éditeurs divers. À ranger dans cette dernière catégorie, Kiruna (2019, La Contre Allée) constitue une des agréables surprises de cette rentrée littéraire d’hiver.

Invitée dans le cadre d’une résidence à se pencher sur la vie autour des mines, l’auteure débarque de nuit à l’aéroport de Kiruna, un territoire plus qu’une ville – distinction sur laquelle elle insiste – de la Laponie suédoise au nord du cercle polaire arctique qui a pour particularité d’abriter, outre le parlement autochtone du peuple Sami, la plus grande mine de fer en activité du monde. Point de départ d’un long reportage – au meilleur sens littéraire du mot – à l’américaine qui la voit entrecroiser les fils d’une investigation écologique avec une galerie de portraits humains du présent et du passé d’une grande empathie.

Kiruna n’est pas n’importe quelle ville minière, et l’on comprend vite ce qui dans l’histoire récente de la surexploitation de son sous-sol a pu attirer un regard d’écrivain. Ville nouvelle au sens des westerns de la ruée vers l’or, sortie de terre au XIXème siècle dans des conditions épiques, elle desservait ce qui fut d’abord une mine à ciel ouvert. Mais la richesse de son filon a conduit le consortium d’État qui en est aujourd’hui le propriétaire à poursuivre son exploitation à plus de 1000 mètres sous la balafre déjà creusée dans la terre. Pas de chance : les veinures de minerai de fer passent exactement sous les hectares de terre que les pionniers avaient destiné à la construction de la ville proprement dite. Résultat, le sol soutenant l’unité urbaine est devenu poreux et instable. Et puisque l’appât du gain ne se soucie guère de ce genre de détail, il faudra tout simplement bientôt… déménager la ville : construire une «Kiruna 2» à quelques encablures de la «Kiruna 1» dont la description des premiers quartiers évacués évoque une sorte de Prypiat polaire.

Mais l’idée ici n’est ni de s’appesantir sur ce projet pharaonique qui sera bientôt réalité, ni de composer un manifeste écologiste dont l’histoire de la ville lui tend la perche. De politique dans Kiruna, on retiendra surtout un bref mais savoureux passage qui brocarde les mirages des politiques de la ville, vendant du rêve et un désir de vie nouvelle savamment conçu par les premiers de cordée du marketing politique et urbain, alors qu’il s’agit ni plus ni moins de faire avaler la pilule d’un arrachement de la population à son identité urbaine sous couvert de démocratie participative. Les habitants de quelques grandes villes de France abreuvés de «co-construction» et de «débats citoyens» s’y retrouveront.

Il s’agit plutôt d’extraire de cette mine d’histoire(s) une matière humaine sensible et finalement optimiste.

On y croise un chargé de communication de la holding minière, discret mais affable, présentant à l’enquêtrice le récit «maison» de l’histoire de Kiruna à travers une galerie de portraits photo des mineurs d’antan, avantageusement exposés dans le siège social de l’entreprise. Un bel immeuble au design ultra-moderne planté à quelques mètres de l’entrée de la mine, que l’on ne peut s’empêcher de se représenter comme un village Potemkine meublé chez Ikea. L’histoire que Lars présente à la visiteuse est sans grandes aspérités, dans la tradition du consensualisme scandinave. Tout au plus admettra-t-on que le taux de cancers chez les mineurs y a longtemps été plus élevé qu’ailleurs. Chose qui depuis vingt ans a changé, bien sûr. Mais quand il est question, après avoir visité les tunnels d’accès à la mine d’observer les mineurs au travail, le portail de fer de la communication corporate se referme. Du travail éreintant des Russes, Polonais, Lettons, qui se disputent ici des salaires mieux pourvus qu’ailleurs, on ne verra rien.

On y croise une ingénieure des Mines, française expatriée au 67ème parallèle qui décrit par le menu le travail d’une géologue minière fournissant à un capitalisme littéralement «dévorant»  – qui en Suède a au moins le bon goût d’être propriété d’État – les outils de connaissance scientifiques nécessaires à l’exploitation des sols. Son expertise et sa compétence sont incontestables, sa technicité rigoureuse. Sa bonne foi elle-même ne fait guère de doute. On souhaite simplement que cette jeune mère puisse offrir à son enfant qui vient de naître un monde encore vivable après le passage des foreuses qui ont mis à profit, dans tous les sens du terme, son savoir chèrement acquis.

On croise aussi et surtout dans Kiruna, des femmes anonymes, angle mort de l’histoire populaire et ouvrière de l’industrie, et que Maylis de Kerangal réhabilite à l’image de ce que fait aujourd’hui la mode de l’histoire orale. On les aperçoit, ces femmes du passé, sur des documents photographiques d’époque. Parfois en fête, souvent rustaudes et burinées, luttant sans bruit contre la dureté des conditions de vie, la brutalité et les violences de leur environnement de travail, leur statut juridique dévalorisant qui les empêche d’accéder aux emplois des hommes et donc à leurs salaires. On vous laisse la joie de découvrir le personnage de Svarta Bjørn, «l’Ourse noire», qui pourrait constituer, sous une plume si assurée, un personnage de grand roman à elle toute seule.

On perçoit dans la description du lieu ce qui à Kiruna résonait avec les thématiques et motifs récurrents de l’écrivaine : parcours de vie entrecroisés; parole des humbles et des puissants également respectée faisant se côtoyer la biographie d’une figure du patronat paternaliste local et celle d’une migrante érythréenne récemment arrivée en ville, qui renvoie inévitablement à À ce stade de la nuit (Verticales, 2015) un autre petit texte de commande récent de l’auteur abordant la crise migratoire; poésie, enfin, de la matière et de la minéralité qu’on rapprochera des splendides dernières pages rupestres d’Un monde à portée de main.

Et tout cela, bien sûr, dans le «style Kerangal». Traitant ses personnages réels à la fois avec empathie et distance respectueuse. Faisant défiler les images du monde vrai qui l’entoure à côté de son imagier intérieur de visions rêvées du Grand Nord, ou d’un XIXème siècle artistique et littéraire passé au crible de l’archive historique. Et toujours, au service de cette exploration humaniste, cet art consommé de la ponctuation, énumérations, tirets, incises, immixtions de l’oralité, discrète musique grammaticale qui permet d’ouvrir des pistes restant volontairement inexplorées, chemins qui ne mènent nulle part mais composent un texte qui, pour aussi court qu’il soit, n’en est pas moins littéraire en diable.

Kiruna de Maylis de Kerangal
Editions La Contre Allée, janvier 2019

 

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