Dans la collection True Crime, les éditions 10/18 et le magazine Society unissent leurs forces pour proposer une série de livres consacrés à de grandes affaires criminelles, racontées avec exigence, précision et un sens aigu de la narration. Deux sous-ensembles structurent la collection. D’un côté, des enquêtes francophones, ancrées dans notre territoire et notre histoire judiciaire. De l’autre, des récits venus des États-Unis, là où certaines affaires prennent une dimension presque mythologique tant elles semblent avoir échappé à toute logique humaine. Le livre de William Thorp s’inscrit pleinement dans cette seconde veine car L’affaire du Golden State Killer dépasse l’entendement.
En effet, elle s’étire sur des années, une demi-douzaine de villes et, surtout, des centaines de vies bouleversées. Les chiffres donnent le vertige et résistent mal à l’abstraction. Plus de 140 cambriolages, une cinquantaine de viols et au moins treize meurtres. Derrière ces données, il y a une peur diffuse installée durablement dans les foyers californiens et un sentiment de psychose généralisé.
Le récit de William Thorp commence presque à bas bruit. Avant les agressions, il y a les intrusions. Avant les crimes, il y a les signes. Des chiens tués. Des maisons visitées sans explication avec pour seul butin des sous-vêtements féminins. Le voleur observe et s’exerce mais semble se désintéresser des objets de valeur. Son objectif est autre. Le livre insiste sur cette progression glaçante, sur cette montée en intensité qui transforme peu à peu un voyeur nocturne en prédateur méthodique. Rien n’est laissé au hasard. Chaque étape semble être une répétition générale pour la suivante.

L’homme est terrifiant par ses capacités physiques. Il s’évanouit dans la nuit. Thorp décrit un corps en mouvement, un criminel presque acrobatique, capable de disparaître dans l’obscurité après avoir franchi clôtures et toits avec une aisance déconcertante. Cette dimension donne au récit une tonalité presque irréelle. Comment lutter contre quelqu’un qui semble toujours avoir un temps d’avance, qui connaît les lieux mieux que ceux qui y vivent, et qui s’évanouit avant même que l’on puisse le nommer ?
Face à ce fantôme, les enquêteurs avancent à pas lourds. Le livre rend hommage à leur ténacité, mais n’idéalise jamais leur combat. William Thorp a rencontré Richard Shelby qui, des années durant, fut aux manettes de l’enquête. L’auteur raconte la fatigue, les erreurs, les pistes mortes et les nuits sans réponse. Les équipes changent, les méthodes évoluent, mais l’homme reste insaisissable. Le temps devient un adversaire supplémentaire, rendant chaque espoir plus fragile, chaque échec plus difficile à encaisser.
Et puis, presque à contretemps, la science fait irruption. Ses méfaits cessent d’ailleurs en 1986 quand l’ADN commence à être utilisée pour résoudre des crimes. Mais ce n’est qu’en 2018 que la science permettra de coincer le prédateur. Tout ceci, le livre le raconte admirablement, et il convient de ne pas trop en dire pour ne pas trop divulgâcher cet ouvrage dont on appréciera le refus du sensationnalisme et le travail de longue haleine ayant conduit à rencontrer des personnes ayant significativement enquêté sur cette affaire.
Ce livre ne se lit donc pas comme un simple true crime. Il se lit comme une méditation sombre sur le temps, la mémoire et la justice. Une plongée dans l’Amérique la plus sombre (bien que le décor soit le soleil californien) où un homme a pu sévir pendant des décennies avant d’être enfin rattrapé. Une lecture lourde mais profondément marquante.



