Théâtre

Rêveries secrètes dans la chambre de Milena

La participation à ce projet d’un géant du théâtre comme Daniel Mesguich est un signe qui ne trompe pas. Il prête en effet sa voix au second personnage d’une correspondance à travers le temps et l’espace, Franz Kafka en l’occurrence. La chambre de Milena trônera parmi mes plus grands moments d’émotion scénique de ces dernières années. La mise en scène au cordeau, quasi chirurgicale, alliée à une scénographie recherchée et à une ingéniosité sonore contribuent évidemment à la réussite de la pièce. La présence du moindre des objets qui habillent la scène, leurs déplacements, les mouvements graciles de la comédienne Soizic Gourvil, nous plongent dans un rêve éveillé, doux, puissant, triste et joyeux tout en même temps.

Copyright : Filip Forgeau
Copyright : Filip Forgeau

Milena Jesenskà méritait bien un texte et une interprétation d’une telle teneur. Féministe, fantasque, libre, résistante… autant de vocables qui peinent à décrire la richesse d’un personnage qui paiera de sa vie son engagement politique et son refus de soumission au joug nazi. L’auteur et metteur en scène Filip Forgeau n’en est certes pas à son coup d’essai. Mais l’on se surprend à la finesse du propos. Il s’est attaché à lire et lire encore les correspondances que cette traductrice des grands écrivains de la période précédant la seconde guerre mondiale, entretint avec Kafka. Il a pris soin de décortiquer les biographies qui lui furent consacrées pour s’approcher au plus près de l’esprit, et même de l’âme, d’une combattante incapable de renoncer, de baisser les bras. Pas plus dans sa passion amoureuse pour le génie né à Prague que dans sa lutte acharnée contre le régime fasciste.

Copyright : Filip Forgeau
Copyright : Filip Forgeau

La chambre de Milena est le premier volet d’un projet intitulé Les chambres et comportant plusieurs autres portraits fictionnés dont Rosa Liberté et La chambre d’Anaïs (Nin). Inspirés par des journaux et autres correspondances, Les chambres présentent des femmes qui ont marqué profondément leur époque.

Forgeau fait revivre avec maestria la ferveur qui animait Milena, quand tout aurait dû la conduire à la folie et à l’abandon. La perte de l’être aimé et la volonté d’éradication du peuple juif n’eurent pas raison de cette femme au courage exemplaire. La couleur rouge omniprésente et la lumière chaude drapent l’histoire d’une majesté qui sied idéalement à ce brin de femme, frêle et si forte pourtant, la voix spectrale de Mesguich rajoutant à l’onirisme qui vous hante bien après que le dernier cri n’ait retenti. Mesguich qui préfaçait ainsi le texte de Forgeau : « Il fait de la littérature avec de la littérature, mais en passant. Parce que c’est l’impossible point de contact du corps et de l’esprit qui l’intéresse, il fait œuvre de théâtre. Et c’est en cela qu’il ne met pas le théâtre au service de quoi que ce soit. Qu’il en fait absolument, intransitivement. C’est là sa manière d’ouvrir un rideau sur le monde ».

La chambre de Milena

Le pitch : La chambre de Milena dévoile l’existence de Milena Jesenskà, de son enfance derrière la fenêtre, «avec vue sur le monde », à son décès dans un camp nazi, en passant par les bombardements ou ses rêveries passionnées et passionnelles avec Kafka (dont elle fut la traductrice)… Une histoire d’amour emportée dans la tourmente de la Grande Histoire… Une histoire intime et universelle à la fois… Journaliste tchèque et écrivaine, Milena Jesenskà a signé un grand nombre de chroniques, de reportages et de courts essais. Destinataire des admirables Lettres à Milena de Franz Kafka au début des années vingt, l’un de ses livres, Vivre, dévoile la fervente volonté d’une femme d’être présente dans l’Histoire. Elle s’y révèle un témoin extrêmement lucide de son époque, sensible à tout ce qui, dans «l’air du temps», rend la vie digne d’être vécue, malgré les menaces qui pesaient alors sur le siècle. Milena est morte dans un camp de concentration en 1944, à Ravensbrück.

Copyright : Vents d'Orage
Copyright : Vents d’Orage
Texte et mise en scène : Filip Forgeau
Avec : Soizic Gourvil
Et la voix de Daniel Mesguich

Au Théâtre de l’Atalante

10 place Dullin – 75018 PARIS

Du 5 au 22 février 2016 puis en tournée avant un retour sur la capitale

Réservations

  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
Tags
Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer