Il y a (au moins) deux façons de raconter Paris. La première consiste à montrer la tour Eiffel, Montmartre ou les quais de Seine tandis que la seconde, plus difficile et moins commune, consiste à parler de ceux qui y vivent. Les amoureux qui se disputent en terrasse, les anciens qui refont le monde ou les enfants qui posent des questions auxquelles les adultes ont renoncé à répondre. Sans oublier les écrivains persuadés d’être des génies et les cyclistes qui slaloment entre les voitures comme s’ils jouaient leur vie à chaque feu rouge. Et, évidemment, Joann Sfar choisit la seconde.
Oubliez tout de suite l’idée d’un récit classique. Paris n’est pas une histoire. C’est une flânerie. Un carnet de pensées. Une succession de scènes du quotidien, rangées par thèmes (l’amour, les cafés, le travail, les musiciens, les quartiers, les écrivains, les vacances ou les enfants) qui donnent l’impression de déambuler dans la capitale sans itinéraire précis, comme lorsqu’on décide de sortir pour se dégourdir les jambes et que l’on rentre trois heures plus tard, simplement parce qu’une rue donnait envie d’en découvrir une autre.
Le livre possède cette liberté rare qui fait parfois le génie de Sfar. Il dessine comme il pense. Et comme il pense vite, les idées s’entrechoquent et les personnages apparaissent le temps d’une page avant de disparaître au coin d’un boulevard. Tout semble improvisé alors que l’ensemble dessine peu à peu le portrait d’une ville profondément humaine. Car le véritable personnage principal n’est pas Joann Sfar. Ici, c’est Paris.

Une ville contradictoire, bruyante, tendre, fatigante, drôle et arrogante parfois. Une ville où l’on peut se sentir terriblement seul au milieu de deux millions d’habitants avant de philosopher avec son voisin de table dans un café. Une ville qui accueille autant qu’elle rejette. Une ville qui inspire autant qu’elle épuise.
Graphiquement, l’auteur prend le contre-pied de la bande dessinée traditionnelle. Ici, pas de gaufrier rigoureux ni de découpage millimétré. Chaque page fonctionne presque comme un tableau autonome. Le trait est nerveux, parfois à peine esquissé et ses aquarelles dégagent des couleurs douces. Cette apparente spontanéité donne l’impression que les personnages respirent encore sous le pinceau. On retrouve cette énergie qui caractérise Sfar depuis Le Chat du Rabbin avec un dessin qui préfère capturer la vie plutôt que la figer.
Et puis il y a les dialogues. Ou plutôt ces morceaux de conversations que l’on croirait surpris à la table d’à côté. Sfar possède ce talent rare de rendre passionnantes les préoccupations les plus ordinaires. On parle d’amour, de désir, de religion, des réseaux sociaux ou des nouvelles façons de vivre ensemble sans jamais donner l’impression d’assister à une démonstration. C’est drôle, parfois absurde et souvent très juste. Lorsque l’humour laisse place à une réflexion plus mélancolique, la transition paraît parfaitement naturelle.
On pense forcément aux promenades dessinées de Sempé, mais un Sempé qui aurait traversé le XXIᵉ siècle, découvert les visioconférences, les trottinettes électriques et les débats permanents sur le vivre-ensemble. Chez Sfar, Paris n’est pas une carte postale nostalgique, c’est une ville qui continue de se transformer, avec ses ridicules, ses élans et ses contradictions.
Il faut accepter de lire cet ouvrage en prenant son temps. En s’arrêtant parfois sur une page avant de repartir. En revenant quelques jours plus tard pour retrouver un dessin ou une phrase qui nous avait échappés. Ceux qui cherchent un scénario solide risquent de rester sur le quai. Les autres découvriront un livre qui ressemble finalement beaucoup à la vie. Tel un patchwork, il est désordonné, imprévisible, imparfait et profondément vivant.
À l’heure où tant de bandes dessinées cherchent à raconter une grande histoire, Joann Sfar rappelle qu’il suffit parfois d’observer les petites pour toucher à l’universel.



