On parle souvent des livres jeunesse comme de simples outils pour accompagner les enfants dans leurs découvertes. Pourtant, les meilleurs d’entre eux font davantage en offrant des repères pour grandir, comprendre le monde et pour apprivoiser ses émotions tout en rêvant. Et lorsqu’ils y parviennent avec délicatesse, sans jamais donner l’impression de faire la leçon, ils deviennent de précieux compagnons de route. C’est exactement ce que proposent ces trois ouvrages très différents, mais réunis par une même qualité. Ils regardent l’enfant sans condescendance, en prenant très au sérieux les émotions que peuvent traverser les petits lecteurs.
Mon père, il est super de Maureen Dor et Fabien Öckto Lambert – Glénat Jeunesse – 2026

Les super-héros ont beau envahir les écrans et les rayons des librairies, les enfants savent souvent où se cachent les véritables pouvoirs. Dans Mon père, il est super, Maureen Dor et Fabien Öckto Lambert choisissent justement de déplacer le regard vers un héros du quotidien. Un papa.
L’album fonctionne sur une idée simple mais efficace. Aux yeux de son enfant, ce père possède des capacités extraordinaires. Il rassure, protège, console, fait rire, répare les petits bobos et transforme les journées ordinaires en aventures. Derrière cette accumulation de petits exploits se dessine un portrait profondément tendre de la paternité.
Mais on peut être un super papa doté d’une créativité hors du commun sans échapper aux petits défauts les plus communs. Le papa de Tom a donc une mauvaise haleine le matin, est de mauvaise humeur tant qu’il n’a pas bu son café et est extrêmement mauvais perdant lorsqu’il joue à la console. À tel point que le grand frère et la grande sœur de Tom ont honte de lui lorsqu’ils partent en vacances !
Ce récit relate donc le quotidien touchant d’une relation père-fils, avec ses bas, mais surtout ses hauts. Et surtout, la narration intègre une subjectivité précieuse. On peut avoir le même papa sans attendre de lui les mêmes choses. Cela dépend de l’âge, de la personnalité, mais surtout donc de la relation que l’on a établie ensemble. Un formidable rappel pour tout un chacun car il s’agit de nourrir quotidiennement cette relation tant que c’est encore possible.
Les illustrations chaleureuses accompagnent parfaitement ce texte qui ne cherche jamais l’exagération. L’album rappelle que les figures héroïques les plus marquantes ne portent pas toujours une cape. Elles sont parfois simplement là, à hauteur d’enfant, prêtes à tendre la main quand le monde paraît un peu trop grand.
Les veilleurs de rêves de Deborah Marcero – Didier Jeunesse – 2026
Depuis plusieurs albums, Deborah Marcero s’est imposée comme une autrice capable de parler des émotions et des grandes questions existentielles avec une rare douceur. Elle poursuit d’ailleurs cette exploration sensible avec Les Veilleurs de rêves.
Le livre nous invite dans un univers où les rêves sont précieux, presque matériels, et nécessitent d’être protégés. Derrière cette idée poétique se cache une réflexion bien plus profonde sur l’imagination, l’espoir et la capacité à préserver ce qui nous fait avancer, même lorsque la vie semble nous trahir.
En l’occurrence, Lenny et ses deux acolytes sont des lapins remplis d’envies. Ils décident alors de mettre leurs projets dans des bocaux et passent leur temps à rire. Mais un jour survient une tempête qui détruit tous leurs bocaux. « A quoi bon rêver si on pouvait tout perdre ? » se disent-ils. Mais heureusement, l’espoir n’est jamais très loin.
Comme souvent chez Deborah Marcero, les illustrations jouent un rôle essentiel. Les couleurs délicates, les lumières douces et les paysages presque oniriques créent une atmosphère enveloppante qui donne envie de ralentir et de s’attarder sur chaque page.
Ce qui frappe surtout, c’est la manière dont l’autrice parle de sujets complexes sans jamais les alourdir. Les enfants y verront une belle aventure quand les adultes y liront peut-être une invitation à ne jamais abandonner leurs propres rêves en chemin, les bocaux constituant une belle allégorie de la résilience.

Poussière et les papillons super de Sibylline et Julie Gore – Sens Dessus Dessous – 2026

Avec la série Poussière, Sibylline et Julie Gore construisent album après album un univers d’une grande délicatesse, où la nature devient le théâtre de questionnements profondément humains. Après le très réussi Poussière et le grand dodo de l’hiver, qui abordait déjà avec finesse les cycles de la vie et le temps qui passe, voici une nouvelle aventure pleine de légèreté.
Comme d’habitude, Poussière aime faire le bien auprès d’elle, que ce soit en faisant souffler le vent plus fort ou en arrosant les bestioles qui en ont besoin. Mais après une journée paisible, Poussière est appelée. Ver est malheureux car, contrairement aux papillons, il n’a pas d’ailes. Il faut dire que les ailes colorées des papillons sont somptueuses (et admirablement mises en couleur). Poussière va-t-elle réussir à rendre Ver heureux ? Évidemment. Mais pour savoir comment, il faudra lire l’ouvrage qui, derrière une apparente fragilité, cache une formidable leçon sur la confiance en soi, la transformation et la découverte de ses propres capacités.
Le dessin de Julie Gore contribue largement à cette réussite. Son univers lumineux, foisonnant de détails naturels et de couleurs apaisantes auxquelles les fulgurances de fluo donnent davantage de relief, offre à l’ensemble une dimension presque contemplative. On retrouve cette capacité rare à émerveiller tout en racontant quelque chose d’essentiel.
Entre les super-pouvoirs du quotidien, les rêves qu’il faut protéger et les métamorphoses qui permettent de grandir, ces trois albums rappellent donc que la littérature jeunesse est souvent la plus prodigieuse lorsqu’elle aide les enfants à mieux se comprendre eux-mêmes. Et à ce petit jeu-là, ces trois titres figurent clairement parmi les très belles réussites de l’année.


