Explorer. Le mot évoque immédiatement les cartes incomplètes, les zones blanches et les horizons lointains. Pourtant, les territoires les plus mystérieux ne sont pas toujours géographiques. Ils peuvent être culturels, humains, scientifiques ou même intérieurs. C’est précisément ce qui relie ces trois bandes dessinées pourtant très différentes.
Qu’il s’agisse de l’avancée des colons américains vers des terres qu’ils prétendent alors découvrir bien qu’elles soient déjà habitées depuis des siècles, d’un jeune aventurier qui rêve de traverser une Guyane encore largement inexplorée ou d’une autrice qui plonge dans les coulisses de ceux qui se préparent à rejoindre l’espace, voici donc trois voyages pour autant de manières d’apprendre à mieux se connaître.
Cheyenne de Patrick Prugne – Daniel Maghen Editions – 2026

Patrick Prugne n’a pas grand-chose à prouver lorsqu’il s’attaque à l’histoire des Cheyennes. En effet, depuis des années, l’auteur construit une œuvre profondément attachée aux grands espaces, aux peuples autochtones et à l’histoire nord-américaine. Son dessin à l’aquarelle est immédiatement reconnaissable puisque lumineux, ample et contemplatif.
Avec Cheyenne, c’est toujours le cas. Le trait est aussi fin et immersif qu’à l’accoutumée. S’agissant de l’histoire, elle nous plonge au cœur du XIXe siècle américain, à une époque où les territoires de l’Ouest deviennent l’enjeu d’une expansion présentée comme inévitable. Derrière les promesses de progrès et de civilisation se cache pourtant une réalité autrement plus brutale faite de déplacements forcés, massacres et destructions méthodiques d’un mode de vie.
Si les explorateurs sont les colons, ce ne sont évidemment pas eux les héros. Sans verser dans un manichéisme outrancier, le renversement de regard est frappant dans cette bande dessinée car les véritables explorateurs sont sans doute les peuples qui tentent de préserver leur monde face à une société qui avance avec la certitude d’avoir raison.
Comme souvent chez Prugne, le fond et la forme dialoguent constamment. Les paysages sont somptueux, mais leur beauté accentue encore davantage la violence qui s’y déploie. Plus qu’un récit historique, Cheyenne est une réflexion sur ce que produit la conquête lorsqu’elle se transforme en domination. Car il y a une grande différente entre s’intéresser à son voisin et s’intéresser à ce que possède son voisin.
Je reviens dans six mois de Lucas Landais – Albin Michel – 2026
Le territoire inconnu de Lucas Landais est d’une tout autre nature. Il n’est ici pas question de conquête militaire ou de volonté d’imposer un modèle mais seulement d’un jeune homme animé par un rêve immense.
L’auteur évoque l’histoire réelle du jeune adulte Raymond Maufrais qui, en 1949, quitte Toulon avec l’ambition folle de traverser seul la Guyane jusqu’au Brésil. La narration s’appuie sur les carnets laissés par cet aventurier dont le destin continue de fasciner plusieurs générations de voyageurs.
Ce qui pourrait n’être qu’un récit d’exploration devient rapidement autre chose. Raymond n’est pas un héros classique. Il doute, improvise, commet des erreurs et se montre parfois téméraire au point de frôler l’inconscience. C’est justement ce qui le rend si attachant.
Ce doux rêveur néanmoins extrêmement décidé fait aussi bien penser à Billie McCandless (qui a inspiré le livre et le film Into The Wild) qu’à Georges de Caunes (héros de Il Déserte dans la BD réalisée par son fils Antoine et Xavier Coste).
Lucas Landais adopte un dessin souple, vivant et souvent drôle, qui contraste avec la rudesse croissante de l’expédition. Plus Raymond avance dans la jungle, moins il entend les avertissements bienveillants, et plus la nature parfois hostile reprend ses droits. La Guyane cesse alors d’être un décor pour devenir un personnage à part entière.
Le résultat est une bande dessinée d’aventure au sens le plus noble du terme. Une aventure où l’on découvre des paysages, bien sûr, mais où l’on assiste surtout à la confrontation entre un rêve et la réalité. Et c’est souvent dans cet écart que naissent les plus grands récits.

Space Montaigne de Marion Montaigne – Dargaud/Charivari – 2026

À première vue, Space Montaigne semble jouer dans une catégorie complètement différente. Pas de jungle. Pas de chevaux. Pas d’explorateur solitaire perdu dans la nature. Et pourtant.
Marion Montaigne raconte ici les coulisses de sa collaboration avec Thomas Pesquet et la genèse du succès de Dans la combi de Thomas Pesquet. L’espace est présent partout, mais paradoxalement, ce n’est pas lui le sujet principal. Ce qui intéresse l’autrice, c’est tout ce qui précède le décollage. Pendant ces années de préparation, les astronautes sont soumis à des entraînements et contraintes physiques importants, tandis que les exigences scientifiques et humaines sont absolument strictes.
Comme toujours avec Marion Montaigne, l’humour sert de véhicule à une documentation extrêmement solide. Son talent consiste à rendre accessible ce qui paraît complexe tout en conservant une capacité d’émerveillement intacte. Partant d’un intérêt pour l’astronomie, grâce à quelques contacts, elle parvient d’abord à se rendre à Baïkonour puis à rencontrer le « jeune astronaute qui monte » et alors inconnu du grand public, Thomas Pesquet. Flair ou coup de chance ? Qu’importe.
Ce qui est certain, c’est qu’il y a également une grande pincée de talent et d’autodérision. En mettant en scène des anecdotes, mais surtout ses propres ressentis, Marion Montaigne frappe un grand coup avec ce qu’elle décrit comme le making-of de son plus grand succès. N’hésitant pas à illustrer ses erreurs, maladresses et grands stress, elle nous permet de découvrir un ailleurs. Celui des astronautes, donc, mais également la capacité quasi-thérapeutique d’un tel voyage vers l’autre. Avec humour et justesse.


