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« La Langue confisquée » : le langage, la marque du temps politique ?

Klemperer
Crédits : Pixabay
Ecrit par Jonathan Fanara

L’essayiste et traducteur Frédéric Joly propose un ouvrage à trois axes : biographique à l’endroit de Victor Klemperer, dont la vie sous le nazisme nous est exposée sans ambages ; philologique quand il s’agit d’analyser la dénaturation linguistique opérée par le régime hitlérien ; politique, évidemment, surtout lorsque les réflexions du philologue juif et ce qu’il subit dans sa chair familiale et professionnelle s’enchevêtrent, se nourrissent ou se répondent.

« La Langue confisquée », par Frédéric Joly, publié aux éditions Premier Parallèle

Romaniste, diariste, essayiste, philologue : Victor Klemperer est un intellectuel passionné par la langue, son emploi et les altérations qui lui sont imposées à des fins idéologiques et propagandistes. Avant l’avènement du nazisme en Allemagne, il fut longtemps occupé à étudier Voltaire, Diderot, Montesquieu ou Rousseau (qu’il critiquera ensuite beaucoup), mais ses activités prennent une tournure nouvelle dans une Allemagne épuisée moralement et matériellement, qui accueillera Adolf Hitler comme un homme providentiel. La LTI (Lingua Tertii Imperii) se propage grâce aux moyens de diffusion de masse : radio, grande presse, photographie, actualités de cinéma… La langue teutonne est profondément dénaturée, progressivement empoisonnée par le nazisme ; nouvelles locutions, tournures inédites, processus d’emphase ou de simplification, terminologies mécanistes et militaires contaminent d’abord le langage et ensuite, par extension, les représentations mentales des Allemands ( y compris les opposants au régime hitlérien).

En 1934, alors que Victor Klemperer tient son Journal depuis un peu plus d’un an, le langage nazi a déjà envahi tous les discours officiels. Il s’est imposé dans les administrations, dans la quasi-totalité des médias, désormais en coupe réglée et placés sous la tutelle du NSDAP. Les journaux libéraux ont été interdits les uns après les autres, tandis que les livres désignés comme étant marxistes ou pacifistes ont été retirés des bibliothèques. Les chaires d’études romanes sont jugées superflues ; la grammaire et la lecture sont visées, attaquées, amoindries par le pouvoir en place. Le 10 mai 1933, dans le cadre d’une grande action contre « l’esprit non allemand », des dizaines de milliers de livres avaient déjà été jetées au feu près de l’Opéra de Berlin, mais aussi dans vingt-et-une autres villes universitaires. En quelques mois, un nouvel idiome s’était installé. Une forme de romantisme technicisé semble alors présider à la construction de la parole nazie.

De la vie des Klemperer

Pendant que les nazis confisquent la langue, Victor Klemperer essuie une à une toutes les mesures vexatoires – et antisémites – adoptées par le pouvoir hitlérien. Dans son récit tricéphale, Frédéric Joly ne sacrifie rien, ou si peu, de ce que fut le quotidien du philologue juif sous le joug du national-socialisme. À une éviction de la Commission des examens de l’Université de Dresde succèdera le mépris de ses collègues professeurs (qui ont dû prêter serment au Führer), le refus des éditeurs de publier son Voltaire, une interdiction de téléphone puis de bibliothèque, le retrait de son permis de conduire, une perquisition de plusieurs heures, les étoiles jaunes, l’impossibilité de s’accomplir dans la vie universitaire (et, de plus en plus, intellectuelle), un couvre-feu à 20h, le déménagement forcé dans une Judenhaus, une interdiction aux Juifs de posséder des animaux domestiques (qui l’affecte particulièrement), la prison pour avoir oublié de fermer ses volets (la détection de lumière en pleine nuit pouvait entraîner des bombardements ennemis), le travail forcé dans une usine (il y plie des cartons toute la journée), etc. La vie est rendue difficile, étouffante même, mais l’émigration demeure inenvisageable : les Klemperer n’ont pas d’argent, Victor ne parle pas anglais et n’a aucune envie de s’ouvrir à une nouvelle culture. Il se croit en outre relativement protégé grâce à sa femme Eva, qui est Aryenne.

Dans ses notes, Victor Klemperer se questionne sur les nouvelles acceptions des termes employés par les nazis, il contextualise leurs occurrences, il consigne méticuleusement la démocratisation des expressions « sous-hommes », « hordes », « juiverie », « race pure », « communauté ethnique », « espace vital », « libéraliste » (au lieu de « libéral »), « système » (pour désigner la République de Weimar), etc. Le nazisme s’oppose par principe aux intellectuels ; il mise sur une forme d’ivresse collective ; il passe le plus clair de son temps à se défendre, se vanter et accuser l’autre de tous les maux ; il en appelle plus souvent qu’à son tour aux notions de sang, de sol, d’ancrage, d’esprit de peuple, de guide… Le philologue juif (mais agnostique et parfois antisioniste, précise à dessein Frédéric Joly) constate que l’idée même d’Europe a été frelatée par les nazis, tant et si bien qu’en juin 1935 déjà, des intellectuels venus des quatre coins du continent se rassemblent pour manifester leur opposition à une conception jugée faussée.

Affligé d’une angine de poitrine, Victor Klemperer assistera plus tard à la destruction de Dresde. Il sillonne alors le pays grâce à des papiers falsifiés (il deviendra M. Kleinpeter), prend conscience de la contamination durable des esprits par la LTI, puis observe comment la LQI bolchévique vient supplanter, en usant des mêmes fondements, le langage nazi. Certains Allemands doutent des atrocités commises par les SS ; d’autres affichent un philosémitisme hypocrite et douteux. Même ceux qui s’opposent avec grandiloquence au nazisme le font en employant sa terminologie uniforme et monotone, faite de matraquages, d’émotionnalisation et de superlatifs. Klemperer finit par adhérer au KPD malgré ses nombreux mimétismes avec le nazisme et une liberté toujours suspendue. Il gagne bientôt en notoriété, se voit notamment proposer la direction de l’Institut de romanistique de la ville de Halle et, enfin, est élu sénateur de la RDA. De 1950 à sa mort dix années plus tard, le professeur ne formulera en public aucune critique à l’égard du régime communiste. Il faut certainement y voir davantage de résignation que d’aveuglement.

Tant par son énonciation du langage nazi qu’à travers ses descriptions biographiques, La Langue confisquée s’érige en essai de grande qualité, lucide sur les totalitarismes et méticuleux dans les représentations qu’il véhicule. On ne saurait trop en recommander la lecture.

La Langue confisquée, par Frédéric Joly
Premier Parallèle, septembre 2019
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