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Littérature Etrangère

Le cri du cœur de Sara Omar ou l’Art de briser le silence

Marie Watts
Par
Marie Watts
Publié le 8 décembre 2020
8 min de lecture
sara omar
Photo by Mohamed Nohassi on Unsplash

[dropcap]I[/dropcap]nspiré de faits réels, ce premier roman de Sara Omar, début d’une série, laisse tout simplement coi. Un effet assez particulier pour ce texte où, justement, l’auteure prête sa voix pour dénoncer, alerter, accompagner, aider à prendre conscience, à s’ouvrir sur les problématiques d’une réalité qui fait froid dans le dos.

Née en 1986 au Kurdistan, Sara Omar part se réfugier à la fin des années 90 au Danemark pour fuir la guerre qui s’abat sur son pays. Diplômée de Sciences Politiques, elle est l’une des figures importantes de la lutte pour les Droits de l’Homme. L’écriture (entre autres) de son roman a renforcé sa place sur la liste des personnes à abattre et elle vit depuis accompagnée d’une présence policière constante suite aux menaces de mort reçues.

La laveuse de mort raconte ce Kurdistan en guerre mais va bien au-delà. Il met en scène les mœurs d’une société où l’islamisme radical est roi, les dérapages d’une foi, les prétextes utilisés par les religieux extrémistes pour s’autoriser et excuser la cruauté dont ils font preuve. 

Une œuvre qui rompt le silence autour de la condition de ces femmes, de ces enfants, victimes d’un système, qui leur donne une voix mais qui reste aussi d’une objectivité déconcertante quand il s’agit de montrer que chacun est coupable, que chacun participe, que le silence voire l’encouragement de certaines pratiques nourrit ce monstre inhumain qui étouffe, assassine, terrifie.

Composé de chapitre courts qui oscillent entre flashback (les années 80 au kurdistan) et époque actuelle (2016 au Danemark), La laveuse de mort, par le biais d’une saga familiale, nous conte le récit d’un monde à la dérive où la bestialité prend le pas sur l’Humanité.

Frmesk (“larme” en kurde), née en 1986 à Zamua au Kurdistan, a le grand malheur de naître fille.  Une fillette qui vient au monde sous le regard assassin d’un père qui souhaite sa mort à la minute où il la voit. Une fillette frêle et fragile qui n’a qu’une seule petite mèche sur le crâne, blanche de surcroît, signe de malédiction divine. Condamnée par son géniteur, condamnée par sa grand-mère paternelle, condamnée par cette société enragée, sa vie commence dans la souffrance et se poursuit dans la souffrance.

Au fil de la lecture nous la regardons grandir, l’écoutons, la suivons, la voyons évoluer dans sa famille, craignons pour sa vie dans cet environnement hostile de guerre, d’extrémisme, où même le cercle familial ne peut être refuge. Nous retenons notre souffle à chaque épreuve qu’elle traverse, nous révoltons à chaque agression, tressautons à chaque menace.

La première scène est un coup de poing qui donne le ton, annonce la visée, choque les consciences. Nous sommes au Danemark, en 2016 et Frmesk, vingt ans, au fond d’un lit d’hôpital, rêve, se souvient : une jeune fille est massacrée sous les yeux de sa mère, qui elle-même se suicide, ne pouvant empêcher le père de punir l’enfant pour avoir eu ses règles et ainsi être devenue “impure”, le tout au milieu d’une foule qui, au lieu de défendre l’innocente, encourage la tragédie. Une scène extrêmement dure qui introduit le personnage d’une Frmesk traumatisée, meurtrie.

Peut-être qu’un jour, tu pleureras avec les larmes d’un ange, mais tu découvriras aussi les ailes qui permettront aux autres de s’élever et, ainsi, de regarder avec leur coeur. Parce que chaque larme que tu verseras au cours de ta vie te renforcera. Tout cela est écrit dans tes yeux, et c’est pourquoi je vais te nommer Frmesk, parce que tu es une larme qui nous est tombée du ciel. – Il observa de nouveau les femmes.- Qu’est-ce qu’une larme, sinon la vie? Une goutte qui remplit tout. Une pensée qui croît et qui, un jour, peut-être, contiendra la force d’un océan. Un baiser apaisant sur une plaie à vif. Un baiser apaisant sur une cicatrice. Une larme est tout cela et beaucoup plus encore. Frmesk, voilà ce que tu es.Darwésh, grand-père de Frmesk, La laveuse de mort Sara Omar

A travers un panel de personnages qui dépeint une réalité glaçante empreinte de cruauté et de violence, Sara Omar jongle avec les non-dits, avec l’absurde, avec l’abject. Mais au milieu de ça, nous pouvons aussi, et c’est là toute la beauté du style littéraire de l’auteure, entrevoir de la lumière, de l’humanité, de l’espoir.

La laveuse de mort c’est Gawhar, la grand-mère maternelle de la petite. Fervente islamiste et respectée dans sa communauté malgré son métier impur, elle a la tâche de laver les corps des femmes et de pratiquer le rituel pour leur donner une chance d’atteindre le paradis d’Allah.  Des femmes couvertes d’opprobres, tuées pour avoir déshonoré leur famille, des femmes rejetées que personne ne veut approcher. 

C’est elle et son mari qui feront tout pour sauver et préserver Frmesk, même si malheureusement personne ne peut la protéger de toutes ces perversions, toxicités qui la menacent au jour le jour.

Darwésh, le grand-père, est un zorothratiste. Humaniste, philosophe, il s’intéresse aux sciences et à la médecine et déteste l’effet que peuvent avoir les religions sur les peuples. Il prône la réflexion et le libre-arbitre. Ces personnages nous émeuvent, nous font sourire, nous touchent, donnent une lueur dans toute cette noirceur.

Au delà d’une simple dénonciation, La laveuse de mort est un roman qui ouvre la porte à la réflexion, à la philosophie, à la prise de conscience. Frmesk donne sa voix à celles de nombreuses femmes qui ne demandent que la liberté. 

Un texte précieux, rare, nécessaire à découvrir dans toutes les bonnes librairies !

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La laveuse de mort de Sara Omar

traduit par Macha Dathi

 

Actes Sud,  20 octobre 2020

 

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Sara Omar

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Image bandeau : Photo by Mohamed Nohassi on Unsplash

Pour entendre Sara Omar présenter son ouvrage c’est ici !

 

EtiquettesActes suddanemarkkurdekurdistanLa laveuse de mortlittérature étrangèremacha dahtiromanSara Omar
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