La nouvelle Arcadie, L’homme qui vendit la tour Eiffel et Lessivée sont des bandes dessinées qui laissent la grande histoire infuser dans les trajectoires individuelles et les choix d’apparence anodine qui en disent beaucoup sur l’état du monde. Bien que les décors, ambitions et époques de ces trois ouvrages soient très différents, c’est donc cet entremêlement entre petite et grande histoire qui les relie. Entre des villageois menacés par l’urbanisation capitaliste, un escroc qui comprend comment manipuler les plus crédules et une poignée de quinquagénaires américains qui tentent de faire tenir leurs idéaux, leurs corps et leurs désirs, ces trois récits convoquent également l’intime.
La nouvelle arcadie de Juanjo Rodriguez J. – Grand Angle – 2026

La nouvelle Arcadie fait partie de ces bandes dessinées qui imposent au chroniqueur une forme de silence tant la révélation du moindre détail pourrait en amoindrir la puissance. Il s’agit donc de contourner, suggérer et approcher sans trahir. Ce que l’on peut assurément affirmer, c’est que le plaisir de lecture est constant. Le dessin élégant de Juanjo Rodriguez J. rappelle par moments celui de Jordi Lafebre, partageant cette même clarté et cette capacité à rendre fluide ce qui pourrait devenir touffu.
L’intrigue, pour sa part, se densifie peu à peu. Elle prend ses aises, installe des zones d’ombre et laisse au lecteur suffisamment d’éléments pour qu’il sente qu’il y a quelque chose à comprendre, sans jamais lui donner la sensation d’être perdu. L’histoire nous ramène en 1963, lorsqu’un homme est chargé par un puissant groupe industriel de racheter les terrains des habitants de Chagrin-sur-Mer afin d’y faire émerger un immense complexe hôtelier. Difficile de ne pas y déceler une résonance très contemporaine.
Derrière ce décor se loge la problématique terriblement actuelle de la confiscation des lieux, de la transformation des territoires en produits et du progrès brandi comme une promesse alors qu’il s’apparente parfois à une prédation. Et puis il y a ce twist final, admirablement amené, qui ne surgit pas pour faire joli ou pour épater la galerie, mais pour réorganiser tout ce que l’on croyait avoir compris. Le genre de fin qui pousse à refermer l’album avec cette évidence : cette bande dessinée sera relue, et la perception en sera naturellement modifiée de par la connaissance du twist final.
L’homme qui vendit la Tour Eiffel de Stéphane Marchetti et Joseph Falzon – Dargaud – 2026
Pour qui adore les histoires d’escrocs en tout genre, cette bande dessinée signée Stéphane Marchetti et Joseph Falzon constitue un plaisir non dissimulé. Avec son trait vif et ses couleurs chaudes, le dessin soutient une narration qui, comme son protagoniste principal, va à 100 à l’heure.
Polyglotte et beau parleur, Victor Lustig pose ses valises à Paris dans les années 20 et, lassé des petites combines, veut réaliser son chef-d’œuvre, celui de vendre la tour Eiffel. Avec son complice, ils s’appuient sur certaines rumeurs (l’état voudrait se débarrasser de l’entretien de certains monuments coûteux) et créent de toute pièce un scénario, jusqu’à ce qu’ils trouvent le parfait pigeon.
Si l’issue ne fait guère de doute (oui, Victor Lustig vendra la tour Eiffel, bien que l’anecdote ait surtout été relayée par son entourage, et quel crédit doit-on accorder à l’entourage d’un escroc ?), les étapes qui permettent à Lustig d’y arriver sont palpitantes, allant de la psychologie au camouflage, en passant par des inventions en tout genre.
Finalement, Victor Lustig n’était-il pas un mentaliste avant l’heure ? Un mentaliste qui aurait choisi d’œuvrer pour son intérêt personnel, plus que pour le bien commun, assurément.

Lessivée de Alison Bechdel – Denoël Graphic – 2025

Avec Lessivée, Alison Bechdel emprunte un autre chemin, plus feutré en apparence, mais tout aussi politique. Révélée avec Fun Home, puis confirmée avec d’autres récits autobiographiques majeurs, elle choisit ici pour la première fois la fiction, même si celle-ci puise de toute évidence dans une matière très proche de sa propre vie. L’héroïne s’appelle Alison, partage sa vie avec une femme et a publié un livre à succès qui lui a apporté sécurité matérielle et reconnaissance. Autant dire que la frontière entre invention et transposition est mince, mais peu importe finalement.
Ce qui compte, c’est ce que Bechdel fait de ce matériau. Et ce qu’elle en fait est particulièrement intéressant car Lessivée ne repose pas sur un grand événement spectaculaire mais sur un ensemble de tensions diffuses. Alison, en panne de création, tente de se remettre en mouvement tandis que sa compagne prend de l’ampleur comme influenceuse de travaux agricoles créatifs, ce qui est déjà en soi une petite trouvaille romanesque délicieusement contemporaine. En parallèle, Alison se force à lire le manuscrit de sa sœur, dont les positions politiques et les valeurs se situent à rebours des siennes.
Mais c’est surtout lorsque le récit se déploie autour de leurs proches, ce groupe d’amis quinquagénaires aux arrangements sentimentaux mouvants, que l’album prend toute sa saveur. Couples qui se redéfinissent, amitiés qui se frottent à l’idéologie, désir qui change de forme, fatigue existentielle, tentatives de réinvention… Tout cela compose une matière romanesque particulièrement riche.
Alison Bechdel réussit donc à capter quelque chose de très précis d’une Amérique post-Covid, à la fois usée, divisée et inquiète, mais toujours en mouvement. Et comme souvent chez elle, ce dessin immédiatement reconnaissable vient soutenir le récit avec une efficacité tranquille. C’est net, agréable et vivant, sans jamais faire preuve de pathos. Une chronique de mœurs, oui, mais qui dit aussi énormément d’un moment historique où l’intime est devenu, plus que jamais, un terrain de bataille.


