La Vallée des oubliées s’inscrit d’emblée dans une tradition bien ancrée dans le western, celle des terres reculées, des communautés isolées et des hommes hantés par un passé qu’ils ne parviennent pas à enterrer. Publiée chez Le Lombard, la bande dessinée réunit un trio expérimenté. Alain Henriet, déjà remarqué sur XIII Mystery, est au dessin tandis que Pierre Dubois, familier des grands espaces avec des titres comme Sykes ou Texas Jack, rédige le scénario et que Patricia Tilkin, connue sous le pseudonyme Usagi pour son travail sur Seuls ou Michel Vaillant, assure les couleurs.
Au centre du récit se trouve Clark. Ancien membre des bushwackers, milice sudiste tristement célèbre pour ses exactions durant la guerre de Sécession, il a choisi de déserter lorsqu’il a pris conscience de l’horreur de leurs actes. Une décision qui lui coûtera cher puisque sa bien aimée sera assassinée en représailles. Clark n’a désormais plus qu’un objectif, traquer un à un ceux qu’il considérait autrefois comme ses frères d’armes.
Mais la vengeance ne suit jamais une trajectoire rectiligne. Devancé par son ancien gang, Clark est laissé pour mort au bord d’une rivière. Il est recueilli par Dorothy, membre de la communauté de Ladies Valley. Ce lieu isolé, presque hors du temps, est composé de femmes que la société a reléguées aux marges. Anciennes institutrices, prostituées ou veuves, toutes ont trouvé refuge dans ce fort reculé dont personne ne connait exactement l’emplacement, mais néanmoins menacé par les ambitions d’un riche homme d’affaires bien décidé à s’approprier ces terres.
Clark s’installe peu à peu dans cette vallée. Il pense d’abord y trouver un abri temporaire, mais va surtout y découvrir une communauté bien plus solide qu’il ne l’imaginait. Persuadé de pouvoir leur apprendre à se défendre, il leur propose de leur enseigner le maniement des armes. Une initiative teintée de condescendance, puisque ces femmes maîtrisent déjà parfaitement cet art. La relation s’inverse alors subtilement, et Clark apprend autant qu’il transmet.

Le récit se nourrit de ces tensions permanentes. Trahisons, amitiés naissantes, histoires d’amour et règlements de comptes s’entremêlent dans une mécanique bien huilée. Le duel annoncé entre Clark et Winter, figure sombre de son passé, plane sur l’ensemble de l’album et structure l’intrigue. On s’attache rapidement à Clark, personnage abîmé mais jamais figé, dont la quête personnelle se heurte sans cesse à des choix moraux complexes.
Graphiquement, Alain Henriet livre un travail solide et lisible. Son trait précis sert parfaitement les grands espaces, les scènes de violence sèche comme les moments plus intimistes. La mise en scène reste classique mais efficace, et les couleurs de Patricia Tilkin apportent une chaleur bienvenue à ces paysages rudes, tout en accentuant les contrastes entre la vallée, lieu de refuge fragile, et le monde extérieur, brutal et menaçant.
Un léger regret subsiste toutefois. Malgré un titre qui met les femmes au premier plan, celles-ci restent souvent cantonnées à des rôles secondaires dans le récit. La vengeance de Clark et son affrontement avec Winter prennent le dessus, reléguant parfois les habitantes de Ladies Valley au rang de faire valoir, voire de figures manipulatrices usant avant tout de leurs charmes, comme le personnage de Sally. Une frustration d’autant plus sensible que le décor et les personnages féminins laissaient entrevoir un récit plus collectif.
La Vallée des oubliées n’en demeure pas moins une bande dessinée réussie, aussi bien agréable graphiquement qu’immersive sur le plan narratif. Un western solide, porté par un sens du rythme maîtrisé et une galerie de personnages crédibles. Une histoire de vengeance avant tout, mais aussi un rappel que même dans les terres dites oubliées, les cicatrices de l’Histoire continuent de façonner les destins.



