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Lard Free, l’intégrale mitonnée aux petits oignons de Replica

Faisons appel à votre mémoire pour débuter cette chronique : le 22 mars 2018, j’écrivais ma première petite bafouille à propos de La Face Cachée, ce label que nous qualifierons, modestement, d’indispensable. Souvenez-vous, c’était pour la sortie de trois disques : Morgen, Urbi Flat et Quad Sax. Deux de ces trois sorties (Quad Sax et Urbi Flat) avaient en commun Gilbert Artman, multi-instrumentiste et créateur des légendaires Lard Free.

Quatre années plus tard, Replica Records, une des divisions tentaculaires de La Face Cachée, réédite soit dans un superbe coffret agrémenté de bonus divers et variés (goodies + revues de presse de l’époque ainsi qu’un live totalement inédit) soit à l’unité (mais là, il faudra attendre la fin de l’année pour accéder au live), l’intégrale de Lard Free c’est-à-dire trois albums officiels plus un autre couvrant la période anté-Lard Free entre 1971 et 1972.

Lard Free, pour faire simple, est un groupe qu’on qualifiera de rock progressif, actif de 1970 à 1978, composé, à la base, de Gilbert Artman aux percus, Francois Mativet à la guitare, Jean-Jacques Miette à la basse, Dominique Triloff à l’orgue et Philippe Bolliet au saxo. Pour faire simple. En fait, si on cherche à complexifier un peu la chose, on serait tenté de dire que Lard Free a autant à voir avec le rock progressif que Jean-Michel Jarre avec la musique électronique d’avant-garde. En cherchant bien, il doit y avoir un vague rapport, mais cinquante années après, on a toujours rien trouvé de probant.

Lard Free

Plaisanterie mise à part, du rock progressif, on en trouve quelques traces sur le premier album. Mais celui-ci doit beaucoup plus au Free-Jazz, à l’avant-garde voire l’ambient (le formidable Culturez Vous Vous-Même) qu’au Progressif. D’ailleurs, si on replace Gilbert Artman’s Lard Free dans le contexte, le groupe s’oriente plutôt vers ce qui se faisait en underground au début des 70’s, à savoir un hybride entre Jazz et Rock (cf Brigitte Fontaine et The Art Ensemble Of Chicago avec Comme A  La Radio et, dans une moindre mesure, Ferré pour Amour, Anarchie avec Zoo) saupoudré d’un soupçon de Kraut et mâtiné d’un humour surréaliste (en témoignent les calembours servant de titres). Le résultat est un disque exigeant, parfois retors, mais toujours accessible qui, un demi-siècle plus tard, étonne par son aspect visionnaire, intemporel. Parce que chaque instrumental composant ce disque flirte avec la dissonance, la folie (la guitare sur Acide Framboise qui part en vrille), l’atonal (Livarot Respiration, tout droit sorti du In A Silent Way de Miles Davis) sans se soucier de ce que pensera l’auditeur. Le seul élément stable dans cet album est le jeu de batterie d’Altman, jazz, félin, et autour duquel les autres musiciens se greffent, faisant de ce premier enregistrement un conglomérat réuni autour d’une personnalité.

Lard Free

Il faudra juste attendre le second effort, I’m Around About Midnight en 1975, pour que Lard Free devienne un véritable groupe. Artman, d’un commun accord,se sépare de toutes les personnes présentes sur son premier album, recrute Alain Audat et Antoine Duvernot (en remplacement de Philippe Bolliet, parti suite à un différend avec Richard Pinhas) aux sax, Richard Pinhas donc (leader d’Heldon) à la guitare et compose un disque dans lequel chacun semble être au même niveau. Avec son titre faisant ironiquement référence au jazz de Davis, Lard Free va justement le délaisser (du moins dans la forme, pas l’esprit) pour s’aventurer vers des territoires plus expérimentaux encore, avec une première face orientée avant-garde, Kozmik Muzik allemande,  musique concrète, voire drone (l’évolution de Does East commençant comme du Steve Reich pour se terminer par un drone) et une seconde plus éclatée avec un Tatkooz à Roulette hypnotique, évoquant Faust, Cluster et toute la mouvance Berlin School, Klaus Schulze en tête, se continuant par une reprise toute en écho du Méchamment Rock d’Heldon, très teuton, préfigurant l’orientation du prochain album pour se terminer par un morceau aussi léger que barré,  petite sonate inclassable, entre jazz, classique et petites touches d’électro.

Soucieux de ne pas se répéter, musicalement du moins, Artman, pour III en 1977, va de nouveau faire le vide autour de lui, recruter Xavier Baulleret aux guitares, Jean-Pierre Thiraut à la clarinette, Yves Lanes aux synthés et sortir, accessoirement, son meilleur album.

Lard Free

III consacre Lard Free comme le plus bel électron libre de la scène musicale française des 70’s. L’album est conçu en deux parties : une première, Spirale Malax, concentrique, portant parfaitement son nom, va vous emmener au cœur d’un lave linge cosmique ravagé par les drogues. Fait d’échos, bénéficiant d’une progression hallucinante, entre Indus et psyché, puisant dans le blues (à la 4ème minute), ouvert aux sonorités anglo-saxonnes plutôt extrêmes (le hard rock notamment lors du solo aux alentours des 10 mns). L’aura, la folie de Spirale Malaxe est telle qu’elle inspirera un des groupes les plus barrés de ces dernières années, à savoir les Flaming Lips, qui n’hésitera pas à lui rendre hommage (conscient ? inconcient ? Allez savoir) avec le riff sur le début de Look, The Sun Is Rising, morceau d’entame de l’excellent The Terror.

La seconde, Synthetic Seasons, est encore plus étrange que la première. Dans une ambiance anxiogène, sourde, tendue, Artman va emmener son groupe sur les territoires quelque peu arides du Krautrock et de la musique concrète. Dit comme ça, Kraut + musique concrète, on s’imaginerait un morceau carré, déroulant une rythmique martiale. Sauf qu’à l’écoute, rien ne se passe comme on l’attend, tout se dérègle, s’arythmise : Artman joue dans son coin, expérimente avant d’entamer une rythmique qu’il tiendra quelques minutes, sur laquelle la guitare viendra se greffer de façon plus ou moins harmonieuse. Plus loin, s’invitera un piano qui, dans un premier temps, tentera de s’échapper, poursuivi par un synthé à l’agonie puis finira par le rejoindre dans le même état, égrainant ses notes, à bout de souffle, pour s’orienter vers un ersatz de  musique concrète. Jusqu’à ce que la guitare revienne et sabote ce semblant d’équilibre, entre heavy et expérimétal, entraînant Synthetic Seasons vers un chaos, une cacophonie sous acide où chacun finit par jouer sa partition sans se soucier de l’autre. C’est à la fois passionnant, étrange, fou et surtout l’aboutissement d’une démarche, d’une mutation, très singulières. Au point qu’Artman, n’ayant plus rien à ajouter avec Lard Free, sortira la même année le premier album de Urban Sax, projet qui lui tient à cœur depuis 1973, date de la création du groupe.

Lard Free

Fin de l’aventure ? Pas tout à fait. En 1997, Spalax, armé de piolet, pioche et lampe frontale, explore ses archives et sort Unnamed, soit les premiers travaux anté-Lard Free de Gilbert Artman. S’il n’a pas la même force que la trilogie pré-citée, Unnamed n’en reste pas moins excellent et apporte un nouvel éclairage à celle-ci. Bien évidemment, il assied ce que nous savions avec Gilbert Artman’s Lard Free : que l’essence de leur musique, c’est le free-jazz et l’avant-garde. Saupoudré d’un soupçon de rock. Et l’humour (les titres, certes, mais également les citations musicales, comme Au Clair De La Lune). Mais en creux, ce qu’on peut également y lire, c’est qu’Artman, excellant dans le jazz, aurait très bien pu se reposer sur ses lauriers et continuer dans cette direction pour notre plus grand bonheur. Mais pas du sien. Seulement, l’homme est exigeant. Et libre. Et têtu. Limite tête de lard serais-je tenté d’ajouter. Pas étonnant au final qu’il ait accepté, suite aux propositions de François Mativet et Jean-Jacques Miette en 1971, de nommer le groupe Lard Free, patronyme qui lui va comme un gant.

 

 

Intégrale Lard Free – Lard Free

 

Replica Records – 27 mai 2022

 

Image bandeau : Montage des pochettes des disques ré-édités

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