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[Back to 1967] L’expérience Hendrix et le séisme qui va avec – Part 2

Écrit par Esther

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May This Be Love

Une fois de plus, Hendrix prouve, avec cette ritournelle toute en subtilité, qu’il est capable d’envoyer autre chose que du gros son qui tâche. Pour envelopper cette mélodie complexe et fluide à la fois, il orne l’ensemble d’arrangements suspendus remarquables, à l’image de ces notes de guitare, au slide psychédélique, pendant que Mitchell amène une approche presque groovy sur ce qui s’avère être l’un des deux morceaux les plus calmes de l’album.

Une fois de plus, Hendrix se montre fin mélodiste, ne se contentant pas d’une structure accrocheuse et faisant preuve de beaucoup d’imagination jusque dans son solo, aussi léger que subtil, que le mixage final dessert plus qu’autre chose par excès de discrétion. Cependant, et à l’inverse de ses performances scéniques, Hendrix envisage bien le studio comme un lieu de création globale, au service de la musique, de l’ambiance d’un titre et de sa cohérence, plutôt que d’un prétexte pour mettre en exergue son talent pourtant incontestable de guitariste.

Tout en relativisant les propos de Mitchell qui considérait ce titre comme du remplissage, il est clair que l’art de Hendrix n’a pas encore trouvé tout son épanouissement, et qu’il lui faudra encore quelques mois pour aboutir à des titres parfaitement ciselés, dès qu’il s’agit de ralentir le tempo.

Fire

A contrario, Fire est totalement taillé pour la scène. Ce morceau, évident mélange entre la soul, le Rhythm’n’Blues et la Funk naissante, va gagner en épaisseur et en puissance en Live. Le solo central suffit à s’en convaincre, et l’écoute des versions qu’il en fera sur scène, notamment à Woodstock, rendent justice à un morceau qui déborde, dès sa création, d’une énergie à peine canalisée.

Comme tout bon autodidacte, Hendrix connaissait ses limites techniques, non pas en tant que guitariste, mais bien en tant que mélodiste. Il ne maîtrisait pas véritablement les ficelles de l’harmonie, des différentes grilles, travaillant d’avantage à l’instinct. Fire en est un exemple très concret.

Ce titre s’appuie sur une section rythmique très carrée et solide, avec un riff simple et efficace, mais bénéficiant d’une mélodie très basique, proche de la déclamation plus que du chant, outre le refrain. C’est d’ailleurs sur scène, une fois de plus, que ce titre saura décupler son potentiel, Hendrix le jouant le plus souvent à un rythme très soutenu, pour ne pas dire frénétique, donnant lieu à des solos particulièrement échevelés.

Third Stone From The Sun

Probablement le titre le plus psychédélique et expérimental de l’album, Third Stone From The Sun témoigne largement des différentes influences de Hendrix. Musicales tout d’abord, puisqu’il se laisse envahir par sa rencontre avec le jazz, épaulé par un Mitch Mitchell très à l’aise dans l’exercice. En effet, le rythme, tout d’abord vaguement jazzy, plonge ensuite littéralement dans le jazz pur et dur.

Le titre donne lieu à différentes expérimentations sonores. En premier lieu, le feedback est à nouveau mis à l’honneur, mais de façon nettement plus prononcée encore que sur le reste du disque. Si celui-ci était devenu, au fil du temps, une marque de fabrique sur scène pour le gaucher, il reste, finalement, relativement discret, pour ne pas dire marginal en studio, Hendrix sachant parfaitement le maîtriser et, plus encore, le canaliser.

Aucune mélodie ne vient ici accrocher l’auditeur, Jimi Hendrix lâchant simplement quelques bribes de textes ici et là, retravaillées en studio. Les voix sont ralenties, malaxées, triturées, les rendant ainsi inintelligibles. Il profite de l’occasion que lui offre ce morceau pour évoquer une autre de ses passions, littéraire celle-ci, la science-fiction. Selon Hendrix, le thème abordé dans ce titre serait l’histoire d’un extra-terrestre, qui, après avoir examiné l’espère humaine, la jugera incapable de régner sur la terre, la détruira et confiera la planète aux poulets. Bien évidemment, Hendrix, à l’époque déjà bien ancré dans les substances illicites, est ici clairement influencé par les effets secondaires des acides et autres psychotropes.

Remember

Les différentes éditions du premier album de Hendrix, et les différentes tracklists qu’elles proposent, ne laissent pas le moindre doute à ce sujet : ce premier album aurait pu très largement être supérieur s’il avait renfermé certains singles sortis auparavant, en lieu et place de Remember notamment. Morceau le plus insignifiant de l’album, Remember est une chanson d’amour flirtant avec la bluette dont seule la concision parvient à la faire passer sans ombrage.

Sans être totalement raté, ce titre n’en est pas moins particulièrement indigent face aux aventureux autres titres. Sorte de Rhythm’n’Blues mal fagoté, aucun des trois musiciens ne semble vraiment croire au potentiel de ce titre. Mitch Mitchell fait montre d’une neutralité particulièrement étonnante si l’on compare à la complexité rythmique des autres titres et ne propose pas le moindre break ou la moindre variation, se contentant ainsi de battre la mesure.

Redding fait aussi le job, soutenant tout simplement une guitare, elle-même en retrait, le tout n’étant là que pour accompagner une mélodie somme toute banale. Même le solo central est mixé en retrait et ne montre pas le moindre signe d’originalité. Il eut été clairement plus judicieux d’inclure des titres comme Purple Haze ou Stone Free, permettant ainsi de garder un rythme et une cohérence, là où Remember marque clairement le pas dans l’écoute d’un disque jusqu’ici absolument fluide.

Are You Experienced ?

Pour en finir avec son premier opus, le gaucher ne pouvait rêver de meilleur titre. En pleine période psychédélique où les groupes populaires avaient déjà expérimenté certaines pratiques depuis largement démocratisées telles que les bandes passées à l’envers, Hendrix se jette à corps perdu dans l’aventure. Mais une fois de plus, il fait preuve d’une approche et d’une subtilité qui lui sont propres.

Ce dernier titre, qui donnera son nom à l’album, exploite l’idée de bout en bout en passant la plupart des instruments à l’envers. Cependant, Hendrix va jusqu’à enregistrer deux sections rythmiques différentes pour le même titre, en passant l’une des deux à l’envers. La balance sera exécutée lors du mixage, et une écoute approfondie du titre peut mettre le procédé en exergue et en démontrer toute l’efficacité et l’utilité esthétique. Il ne s’agit pas là d’un simple phénomène de mode, mais bien d’une utilisation d’un processus technique de studio pour servir la musique et le propos d’un des morceaux les plus pertinents de l’album.

La structure et la mélodie du titre, finalement assez simples, rendent ainsi justice à la complexité des arrangements assez fascinants. Dans la musique populaire, les Beatles ont fait partie des groupes à avoir démocratisé le procédé. Hendrix s’amuse ici à construire un solo qui, de toute évidence, est pensé à l’envers. Il va influer sur son jeu, son touché, avec dans le viseur, le rendu de ces différents effets une fois passés à l’envers, ce qui prouve ainsi sa parfaite maîtrise et son impeccable compréhension du principe et de l’utilité de ce procédé.

Bref, s’il ne termine pas son album sur un feu d’artifices de guitares, il prouve par contre qu’il a une parfaite connaissance de son art et de ce que peuvent lui offrir les différentes possibilités dans un studio. Ce ne sera là qu’un point de départ pour aboutir à son ultime chef d’œuvre studio, Electric Ladyland.

LA POCHETTE

Si les tracklists des disques différaient selon les pays et les continents, le principe était le même pour les pochettes. En effet, le premier album, tout comme les suivants, connaîtra différentes pochettes. Aujourd’hui, seules deux pochettes connaissent les faveurs des rééditions à répétition. Les Beatles, par exemple, ont connu eux aussi, avec des fortunes diverses, des pochettes à l’artwork bien différent. Ce n’est véritablement qu’à partir de leur quatrième album où les choses ont commencé à se stabiliser.

La pochette anglaise de Are You Experienced ? présente le trio avec un Hendrix en hauteur, vêtu d’une cape semblant vouloir envelopper les deux autres membres du groupe. Cette pochette, relativement anodine ne reflète ni les couleurs de l’album ni l’ère du temps qui flirte très largement avec le psychédélisme. Au final, personne n’aimera véritablement la pochette, à commencer par Hendrix.

Pour la pochette américaine, Hendrix demande au designer Karl Ferris de la réaliser. Le résultat va être à la hauteur de ses attentes. La photo, prise en contre plongée, apporte la touche psychédélique à la hauteur de la musique, avec un effet de loupe, rappelant, en partie, les effet notoires des drogues couramment usitées à l’époque. Les vêtements excentriques dont Hendrix ne se défera jamais vraiment ont été achetés pour l’occasion, à l’exception de sa veste, offerte tout récemment par une de ses nombreuses fans. Par ailleurs, sa coupe de cheveux, dite à « l’afro » plaît tellement à ses deux acolytes, qu’ils décident dans la foulée de l’adopter.

Enfin, c’est également Karl Ferris qui réalise le lettrage complexe et le fond jaune, ajoutant à l’ensemble un ton parfaitement en accord avec le contenu, et finalement bien plus en adéquation avec la musique de Hendrix. Cependant, encore aujourd’hui, il n’est pas rare de croiser la pochette anglaise sur les différentes rééditions, notamment CD.

L’album connaîtra de nombreuses pochettes, selon les pays. Ainsi, en France, elle représentera simplement le groupe sur une scène que l’on croirait sortie d’un plateau de télé, ainsi qu’une autre particulièrement bariolée, avec des couleurs en pagaille, donnant cette fois un aspect brouillon d’un goût parfaitement douteux. Aujourd’hui, selon les rééditions, seules les versions américaine et anglaise ont plus ou moins survécu, pour le plus grand bonheur des yeux.

L’ACCUEIL

L’accueil public est unanime, et ce, dès le départ. En sept mois, l’album dépasse le million d’exemplaires, faisant passer Hendrix du rang de petit génie de la guitare à celui de superstar, bientôt internationale. La presse ne se montre pas moins dithyrambique, saluant au passage un succès commercial sans pour autant sacrifier son art.

En effet, Hendrix livre ici un opus sans concession, en accord avec ce qu’il voulait, et va, par la suite continuer dans cette voix, sans jamais vraiment se compromettre, et bien au contraire, tentant à chaque fois d’aller plus loin et de se renouveler sans cesse. Cependant, certains journalistes ne manqueront pas d’appuyer là où ça fait mal, soulignant au passage ce qui, par ailleurs, nourrit le plus grand complexe chez Hendrix : sa voix.

Rolling Stone ne manque donc pas de remarquer que Hendrix, s’il est un fin guitariste, est un chanteur approximatif, voire médiocre. Ils feront, comme toujours, leur mea culpa bien des années plus tard, ne tarissant plus d’éloges à son sujet, se sentant presque obligés de reconnaître à quel point il aura marqué son époque, avec certes, ce premier opus, mais surtout avec l’immense Electric Ladyland ; d’une manière générale, les journalistes insisteront tous sur la façon particulière et atypique qu’avait Hendrix d’utiliser son instrument. Il était capable de placer des chorus particulièrement complexes se fondant à merveille avec une ligne de chant mélodique qui ne l’était pas moins, prouvant ainsi qu’il possédait une maîtrise absolue de son instrument, mais également une capacité rare à développer deux bases mélodiques en parallèle. Il accentuera ce talent particulier sur scène lors de solos complexes tout en gardant sa ligne de chant totalement en place.

Si ce premier album n’est pas, comme l’histoire veut systématiquement le consacrer, un coup de maître absolu, n’étant évidemment pas exempt de défauts, il reste néanmoins un tour de force assez impressionnant.

Dès son premier album, Hendrix va imposer son style, sa manière de composer, emplie de toutes ses influences mais jamais noyée sous la masse d’informations. Il va utiliser sa guitare comme peu l’avaient fait jusque-là, va utiliser les ressources d’un studio d’enregistrement comme rares le faisaient à l’époque dans le monde de la pop, et va, en un album, toucher du doigt le blues, la pop psychédélique, les balbutiements du hard rock, le jazz, mais aussi participer à la mode, et révolutionner à sa manière les prestations scéniques.

Lorsqu’il met le feu à sa guitare pour la première fois, ce geste calculé est loin d’être innovant, mais il pousse une fois de plus les limites en faisant de son jeu de guitare déjà abrasif un acte sexuel fort. Les allusions sexuelles, plus qu’équivoques, qu’il fera lorsqu’il utilisera sa guitare sur scène inspireront des centaines d’autres guitaristes reléguant Presley, Lewis et les autres, à la génération précédente et annonçant quelque part les futurs débordements des Iggy Pop, Bowie, et consorts. Prince, digne héritier de son jeu de guitare, reprendra à son compte, dix ans plus tard, les mimiques de Hendrix, parvenant même à maîtriser son instrument aussi bien que son maître, se laissant même le temps parfois de le dépasser.

Qu’on le veuille ou non, le premier album de Hendrix, puis Electric Ladyland, et enfin sa mythique apparition au festival de Woodstock vont faire de lui une icône, peut-être même l’icône la plus représentative, car la plus populaire, de ce mouvement hippie auquel il a lui-même cru avant de s’en détacher peu à peu quelques temps avant sa mort, contraint d’en constater l’amère désillusion.

Hendrix, noyé par les drogues, le star-system auquel il participera finalement malgré lui, va se perdre, se chercher.

Lors de ses derniers concerts, il disait être à la recherche d’un nouveau nom pour son groupe, d’un nouveau style pour sa musique, d’un nouveau souffle, sentant bien le danger de se laisser enfermer dans son style, dans cette musique qu’il avait finalement créée, mais n’y parviendra que partiellement, quittant ce monde alors même qu’il travaillait sur la création de ce qui aurait dû être un triple album, aux contours totalement nouveaux et à un éloignement de ce monde auquel il avait autrefois appartenu, et qui s’était servi de lui, à l’instar de son amie Janis Joplin.

Aujourd’hui, Hendrix représente tout ce qu’il détestait fondamentalement. Une icône adulée par une population qui ne l’a jamais connu, exploité de fond en comble par sa famille au gré des multiples rééditions et compilations d’outtakes et de live de moins en moins pertinents, mais toujours plus rentables.

Si les sorties des albums post-mortem d’Hendrix comptent probablement parmi les plus nombreuses, même en comparaison avec Elvis Presley, elles sont de moins en moins avouables et suscitent, à juste titre, de moins en moins d’intérêt. Usine à blé, pour rouler l’auditeur dans la farine, Hendrix est aujourd’hui l’antithèse absolue de ce qu’il a toujours voulu représenter : la liberté.

La légende raconte qu’il emportait sa guitare même dans ses toilettes pour jouer, toujours, encore, ne jamais cesser, car Hendrix vivait avant tout pour son art, sans état d’âme, sans calcul, ni en terme d’image ni en terme de bénéfices ; mais les branches qui forment son arbre généalogique sont faites de feuilles vertes aux dollars clinquants, et sont ramassées, jusqu’à la dernière, et de façon systématique, dès qu’elles tentent de reprendre leur liberté au gré du moindre coup de vent.

Il appartient à chacun de se regarder dans le miroir pour savoir dans quelle mesure le terreau qui sert à maintenir cet arbre en vie doit être alimenté, ou s’il ne faut pas simplement garder le souvenir de cet arbre fleurissant et magnifique, pour laisser enfin Hendrix s’échapper en paix avec ses Little Wings.

 

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