[mks_dropcap style= »letter » size= »52″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#000000″]I[/mks_dropcap]l faut un minimum de culture contextuelle pour entrer dans Life, un film qui se mérite et ne cherche pas la facilité en dépit de son potentiel de séduction.
Connaitre son réalisateur, Anton Corbijn, à la carrière internationale de photographe, notamment de stars du rock, et la fascination qu’il a toujours eue pour les icônes et la captation de leur vérité profonde. Connaitre aussi l’histoire de James Dean, sa trajectoire d’étoile filante et les clichés célèbres ayant notamment contribué à son ascension.
De cette matière à la fois autobiographique et historique, Corbijn écrit un film naviguant en eaux troubles. Tout participe à cette idée d’un décalage, ou, pour reprendre un terme photographique, d’un décadrage. La star James Dean est jouée par Dane DeHaan, un acteur lui-même sur le point d’exploser, tandis que l’homme de l’ombre est incarné par Pattison, à la destinée similaire d’idole pour midinettes. Le duo fonctionne sur la trame éculée des pôles inversés, Dean étant d’une spontanéité confondante, star presque involontaire, paresseux et magnétique, tandis que son photographe est un ambitieux maladroit, avide de succès, raide et handicapé social. Le trait n’est pas toujours fin, les circonvolutions (notamment le rapport de Dennis avec son ex-femme et son fils) souvent dispensables, mais là n’est pas l’essentiel.
De décadrage, il est surtout question dans la volonté de Corbijn de saisir la fabrique de l’image : Stock sait qu’il tient avec Dean un sujet vibrant, et doit attendre son accord puis le moment propice pour le capturer. Et le spectateur d’attendre avec lui : les scènes sont avant tout des reconstitutions, souvent très longues, de ce qui mène à un cliché mythologique : Dean sur Time Square, dans l’Indiana, chez le coiffeur, dans un bar, en cours de théâtre… Bien entendu, la photographie fait l’objet d’une attention particulière, et le réalisateur accorde un soin constant dans la recherche d’une imagerie intime, qui quitterait les plans d’ensemble de la foule, de l’hystérie collective, de la dimension nationale, pour s’attacher à une personnalité à la fois hors norme et brillante dans son humanité spontanée.
C’est là l’une des limites du film : à trop vouloir délayer ces apogées iconiques dans un récit qui les introduirait de façon crédible, à trop vouloir saisir la vérité des êtres à l’écart de leur statut de star d’une usine à rêve, le récit nous prive paradoxalement d’une véritable émotion. Certes, le poids des studios désirant formater Dean ou l’aspect vampirique de Scott mélangeant amitié et professionnalisme pour mieux laisser sa proie se dévoiler sont abordés, mais le rythme patine, et l’ennui s’invite plus souvent qu’à son tour.
Reste une émotion réelle : celle du générique de fin où apparaissent les fameux clichés, et ce rappel à la réalité, à savoir la mort de Dean 7 mois plus tard : dès lors, on comprend mieux ce désir de faire durer cette temporalité qui n’appartenait qu’à cette icône, refusant l’urgence et la facticité de son univers d’adoption pour vivre en accord avec son cœur, sans savoir que ses jours étaient comptés : c’est là l’essence même du mythe James Dean, et le rôle fondamental de la photographie : capter l’instant essentiel de l’éternité.