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Littérature Francophone

Avec « Chavirer », Lola Lafon marque le rythme de la rentrée littéraire

Antoine Jarry
Par
Antoine Jarry
Publié le 18 août 2020
10 min de lecture
Lola Lafon
  1. [dropcap]L[/dropcap]e corps d’un roman est pareil au corps d’une danseuse ou à celui d’une chanteuse. L’action de marquer un ballet ou le rythme d’un concert ressemble au plan et à la construction d’un roman. On reconnait une danseuse à ses gestes ou une chanteuse à sa voix comme on reconnait une romancière à sa capacité de construire une histoire, de faire naître une émotion, de saisir dans une phrase l’état du monde tel qu’il va. A sa façon de marquer le corps du lecteur.

Chez Lola Lafon, danseuse, chanteuse et romancière, cette analogie revêt une importance d’autant plus forte que son dernier roman, Chavirer, nous place dans l’univers des jeunes danseuses, avec notamment le personnage de Cléo, qui dès l’âge de treize ans, cherche à devenir danseuse. Pour ce faire, elle va faire la rencontre d’une certaine Cathy, qui va lui proposer d’intégrer une mystérieuse fondation intitulée Galatée.

Elle va être amenée elle-même à recruter d’autres jeunes filles. Or, il s’avère que cette fondation cache un réseau de prédateurs sexuels. Le lecteur va plonger dans trois décennies, de 1979 à 2019, pendant lesquelles Cléo et de nombreuses jeunes danseuses, comme Betty, vont devoir se reconstruire.

Le corps de ce roman emprunte tout d’abord à la danse et à la musique sa rigueur et sa discipline.

En effet, Lola Lafon fait preuve d’une incroyable discipline romanesque pour se saisir des thèmes d’une société post #MeToo pour en faire un roman passionnant qui va explorer les failles de tout un chacun. Elle décode avec précision les apparences d’une époque et d’un milieu, comme semble d’ailleurs le voir Cléo :

Tout était faux, là résidait la beauté troublante de ce monde, rétorquait-elle. Les filles faisaient semblant d’être nues, elles surjouaient leurs joies sur scène quatre-vingt-dix minutes durant, ça c’est Paris, elles venaient d’Ukraine, d’Espagne ou de Clermont-Ferrand.

Si la première partie se concentre sur Cléo, les parties suivantes témoignent d’une atomisation psychique pour se déplacer soit vers Betty, soit vers d’autres figures ayant connu entre 1979 et 2019 les deux personnages précités (amant ou amante, père ou ami, cousin ou sœur).

Son exigence est d’autant plus impressionnante que la construction du roman et des chapitres épouse la manière dont un événement traumatisant comme l’abus sexuel éclate et fragmente une psyché humaine. Et comment Cléo, Betty et les autres cherchent à oublier ce qui s’est passé. Or, Lola Lafon montre très justement que le corps est une mémoire et qu’il parle, à l’image de ce kinésithérapeute nommé Ossip que Betty va voir :

Au bout de quatre séances, Ossip en vint à redouter sa venue tant il se découvrait incompétent face à son cas. Dès qu’il résolvait une douleur, une autre se déclenchait.

Lola Lafon travaille au plus près le corps romanesque pour traduire les souffrances du corps de ces jeunes filles.

L’ossature du roman emprunte aussi à la danse et à la musique son sens du rythme et de la scansion. Le lecteur, à travers ces trois décennies, baigne dans l’univers musical de cette époque et les références musicales sont nombreuses : Etienne Daho, Mylène Farmer ou encore Jean-Jacques Goldman. Elle évoque notamment le concert de Jeff Buckley au Bataclan le 11 février 1995.

Les chansons éclairent la vie des personnages et révèlent leurs failles et leurs fêlures, à l’instar de la chanson de Goldman, Veiller tard, que le personnage de Cléo étudie en classe avec l’un de ses camarades Yonasz. Elle montre tout le pouvoir d’une chanson, quelques mots pour dire ce que ressent une personne telle que Cléo : « Elles lui étreignaient le cœur, ces chansons ».

Lola Lafon, chanteuse elle-même, sait capter avec quelques mots le trouble et les fragilités de ses personnages. Elle l’exprimait justement dans sa chanson « Aux prochaines minutes », extrait de son album « Une vie de voleuse » : « Je crois à nos silences vagabonds/Je crois au bruit que ça fait la vie/Je crois à ce qu’on partage/Nos horizons déglingués/Et la tête des nuages que tu traduis pour moi ».

A la danse et à la musique, le roman Chavirer lui doit par ailleurs son rapport à l’extérieur, ce qui constitue le public ou ici le lecteur. Faire le chemin avec lui en lui tendant la main. Au micro de Marie Richeux sur France Culture dans l’émission Par les temps qui courent, elle rappelait l’importance du rapport à l’autre:

Il y a d’autres choses très compliquées à appréhender dans la danse, il faut être à la fois complètement centré sur soi, à l’intérieur, il faut être très conscient de tout ce qui se passe à l’intérieur de vous et en même temps projeter une ouverture vers l’extérieur, parce qu’on ne peut pas danser en étant que à l’intérieur, parce qu’on est quand même devant un public, il faut être vraiment ouvert. C’est aussi une position par rapport à l’écriture, à quel point le lecteur peut-il être là.

Lola Lafon sait créer une belle complicité avec son lecteur. Il devient, par la construction syncopée et fragmentée de l’histoire, un témoin attentif d’une époque où des filles ont chaviré. Le lecteur doit donc reconstituer ces silences et ces non-dits.

Le corps du roman emprunte enfin à la danse et à la musique son langage fondé sur l’implicite et tout ce qui constitue le non-verbal. Tout ce qui n’est pas dit par les mots. Avec une grande finesse et un sens des nuances, la romancière nous fait traverser à travers la trajectoire de Cléo trois décennies marquées par le doute, la culpabilité et la difficulté de pardonner.

Après son roman Mercy, Mary, Patty, Lola Lafon poursuit son interrogation sur les identités troubles et les limites poreuses des sentiments humains.  Ce roman précédent s’ouvrait sur ces phrases : « Vous écrivez les jeunes filles qui disparaissent. Vous écrivez ces absentes qui prennent le large et l’embrassent sans en trier le contenu, élusives, leur esprit fermé aux adultes ».

Lola Lafon
Crédit photo : Alexander Krivitskiy on Unsplash

Dans Chavirer, elle écrit sur ces filles qui disparaissent d’elles-mêmes. Sur des filles absentes depuis leurs adolescences. Ses mots cherchent à tendre vers quelque chose qui ne peut pas être dit, à l’image de la construction du livre. Les scènes proprement dites d’abus sexuels ne sont jamais traitées frontalement. La construction en onze parties du roman semble prendre acte de cette déflagration pour utiliser les mots comme des balises dans la nuit.

Ce qui a eu lieu ne peut pas être juste saisi par le langage. Tous les personnages semblent subir cette déflagration d’un événement qui les traverse et dont la signification est à chercher dans le corps du roman, dans tout ce qu’il ne dit pas. Elle orchestre un ballet des mots et des déchirements pour dire combien le geste d’écriture est nécessaire. Comme le rappelait Jacques Derrida, que Lola Lafon cite en exergue de son roman : “Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire.”

Ne nous taisons plus, mais écrivons, dansons, chantons. Et lisons, chantons, dansons encore et toujours avec Lola Lafon.

Et rentrons « en résistance », comme elle le chantait dans cette chanson,extrait de l’album Une vie de voleuse :

Faut que je danse, faut que je danse, faut que je travaille en résistance.

Et le lecteur de se dire que danser comme lire, c’est aussi entrer en résistance. Il ne reste plus qu’à poursuivre cette résistance.

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Chavirer de Lola Lafon

Publié chez Actes Sud, Août 2020.

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Lola Lafon

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Image bandeau : Cassandre Boyer on Unsplash

Etiquettes#metoo2020Actes sudChavirerdanseLola Lafonrentrée LittéraireRentrée littéraire 2020RL2020
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Un commentaire Un commentaire
  • Sylvaine dit :
    18 août 2020 à 13 h 04 min

    Bonjour,
    J’espère juste que le rythme sert pour un ballet et non un balai… Merci de corriger …

    Répondre

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