Les Inédits Littéraires

Louna: sexe, vices et versa (16)

Mado arrivée ce soir, en catastrophe. Maman s’occupe des garçons en attendant la fin de l’année scolaire. Je n’aurais pas cru ma sœur capable de balancer son mariage aux ronces.

Elle veut : reprendre des études, être indépendante financièrement, se taper plein de mecs, s’occuper de Léon et René, manger des plateaux-repas, se lever à midi. Julien a eu une aventure, et vlan, elle s’est effondrée, c’était il y a trois mois, et quand il est revenu tout penaud, parce que, vraiment c’était con de mettre leur famille en péril pour une histoire de cul (j’ai pensé à mon Canadien, et à tous les autres), elle est retombée sur ses pieds. Un déclic, vers une somme d’évidences. La première: elle ne voulait plus vivre avec Julien.

La semaine prochaine, elle emménage chez Louise, une vieille tante de Maman qui a un 150 m2 à trois pas de Répu. Divorce, demande de garde.

Elle ne sait pas de quoi elle vivra, elle a ses économies.

Pour l’instant, elle tire sur le joint.

Mado s’est inscrite à un cours de « théâtre et expression corporelle » mené par Milo Papel.

Qui fait rêver des minettes en quête de Broadway.

Qui, immanquablement, a le regard dans le vide de ses pensées, et une expression travaillée comme s’il allait vous sortir quelque chose d’intelligent.

Un guignol de plus.

(Pure médisance de ma part, je ne le connais pas.)

Ma sœur plaque son mec. (Si je n’en étais pas sûre : ) l’amour éternel n’existe pas. (Photo: Flickr)

Dans un recoin de moi, je suis navrée pour ma sœur. Pour ses gosses, les trucs qu’on pense ou du moins qu’on dit habituellement. Après un extreme close-up, il est clair que c’est surtout la mort d’un couple qui m’afflige.

(Si je n’en étais pas sûre : ) l’amour éternel n’existe pas.

Je n’arrive pas à croire ce que m’a raconté Béa à propos de Thomas W. Pourquoi un type qui a la moitié de Paris à ses pieds, déploie une élégance à faire pâlir Johnny Depp et George Clooney, irait s’emmerder à tripoter une stupide morveuse. J’en reviens forcément à mes doutes sur l’orientation sexuelle de Béa (cf. cahier 23). Elle ne sait pas ce qu’elle veut, elle l’a admis. Mais surtout, elle n’a pour ainsi dire pas de vie sexuelle et j’en suis à me demander si elle ne fantasme pas sur les uns et les autres – à savoir, en l’occurrence, moi. Et donc, connaissant mon béguin pour Thomas W., elle aurait inventé toute cette histoire de simili-viol sur la remplaçante de Nana que ça ne m’étonnerait pas.

Anne, une fille des RH, court le marathon. Celui de Paris, de New York. Quarante-deux kilomètres trois cents. Elle est fine, élancée, un cul bombé sous des tailleurs pantalon classiques de bonne facture. Elle conseille : Au début, tu cours cinq minutes, tu marches cinq minutes, comme ça pendant une demi-heure. Dans trois mois, tu en feras deux fois plus.

J’irai plutôt à la piscine.

Ted : I won a one-way ticket to the moon.

Bill : I wouldn’t live in the suburbs.

Ca me ferait peut-être pas de mal de gagner moins de fric et de faire moins dans le glitter. (Photo: DR)

On peut être éditrice ailleurs qu’à Method. Ça me ferait peut-être pas de mal de gagner moins de fric et de traiter de sujet un peu moins glitter.

Un joint avec Chic, chez lui, sas de décompression entre le boulot et ma sœur. Du monde : un photographe soucieux de son image, une jongleuse qui regarde ses balles avec des airs de Bernadette Soubirou en Pleine Ascension, un obsédé d’ordinateurs (ma vie, mon proce). J’ai l’impression d’être revenue dix ans en arrière, à Lille, chez un dealer rencontré en teuf : du passage, toute sorte de gens, avec, pour point commun, la dope – quelle qu’elle soit. Des joints, des bières – parfois un SB.

Je me penche pour fermer une fenêtre, et quand je me retourne, Chic est là, un pétard au bec, qui regardait mon cul. Pas de gêne, de la provocation.

Habillé en dandy moderne – veste en velours gris cintré, pantalon cigarette assorti, et les cheveux laqués, Nico est dans mon placard. Il votera pour le retour du mouvement punk, c’était mieux à cette époque. Il a perdu mes photos d’Asie [celles de notre premier voyage, qu’il a, effectivement, en sa possession] mais affirme que ce n’est pas grave. J’ai toujours mon appareil, je pourrais refaire les mêmes. Il prend les gens pour des cons. Je ferme la porte du placard sur lui comme il continue de parler.

Béa a chargé une stagiaire SR de faire la collecte pour Mimi. Une règle élémentaire en matière de collecte : y préposer quelqu’un de populaire, bien avec tous, à qui on a envie de faire plaisir. Béa aurait voulu recueillir le minimum qu’elle ne s’y serait pas prise autrement. N’empêche qu’elle m’énerve avec ses airs de gentille fille, ses sourires en veux-tu, en voilà, sa disponibilité à l’épreuve des heures sup non rémunérées.

Mimi a pondu une fille, ce qui n’est déjà pas mal, mais pas de chance : Coraline.

Elle adorera jusqu’à dix ans, elle se prendra pour la meilleure copine de la fée Clochette, et à son adolescence, elle trouvera cela tellement con qu’elle prendra un pseudo qu’elle trouvera incroyablement génial. Genre : Cline.

On parle d’un guichet-départ qui permettrait de quitter le navire avec un pécule. (Photo : Flickr)

On parle d’un guichet-départ, qui permettrait à des volontaires de quitter le navire avec un pécule. Les syndicats y sont favorables même s’ils jouent leur rôle de syndicats.

Thomas W. et ce terrible sourire, mais quelque chose me gêne depuis l’histoire que m’a racontée Béa.

Ce rêve de Nico m’a mise mal à l’aise. Je l’y mettais dans un placard. Ou je fermais le couvercle sur lui. Je n’ose pas l’appeler pour me rassurer, je n’aurais rien à lui dire. Juste entendre le son de sa voix ?

Non, c’est con.

Quinze jours sans écrire, pas envie. La Fête de la musique passée à traîner avec Nana et une de ses copines superlesbienne. Paris qui se vide avec des convois de voitures comme des fourmis (vu à la télé). Paris qui respire. Je rentre à pied de Method.

En voiture, Chic conduit, on sait l’un comme l’autre ce qui nous attend : on va baiser. Mais comme si on était en mission, des coéquipiers qui vont faire leur taf. Il dit : je dois te chauffer. Et moi : pas la peine, et j’écarte les cuisses pour lui montrer mon sexe qui est gros et très poilu. Chic est devenu Rob. Il dit : Ça ne va pas être facile. Il ne contrôle plus le véhicule et je fais mon possible pour tenir le volant.

La chaleur, des réunions, et Carole qui râle, qui râle… (Photo: Flickr)

Carole n’est pas partie en juillet, ce qui laisse penser beaucoup de choses, relayées par radio Moquette. Elle craindrait pour son poste ou au contraire elle serait déjà en train de préparer son avenir dans complètement autre chose que Glitter, selon à qui on cause. Une chose est sûre : elle est insupportable, râle sur tout ce qui passe sous ses yeux et même seule, s’énerve sur son Mac, l’imprimante, l’eau de la fontaine pas assez froide. Malgré la chaleur, elle multiplie les réunions minute, râle, le reste du temps, qu’elle est entourée d’incapables.

Je n’ose pas imaginer comment on se sent quand on a la corpulence actuelle de Carole par cette température. Elle sue comme une bête, s’évente avec tout ce qui lui tombe sous la main, et a en permanence l’air d’être sur le point de tomber toute raide en avant. Et puis il y a l’odeur… Ça allait mieux pourtant mais la canicule lui est fatale. Et, bon, elle n’est pas totalement conne, elle doit forcément s’en rendre compte.

Elle est blonde, c’est ça son problème, et peut-être de porter une jupe un peu courte. Elle livre les sandwichs que Béa a commandés pour moi, Carole, et Thomas W, présent dans le bureau à ce moment-là.

Béa et Carole se sont envolées au Monop pour une course. Je suis sur mon Mac, concentrée, je titre un papier sur les bienfaits de la rentrée. S’il sait que je suis là, il ne me voit pas derrière les stores. Il ouvre un cahier sur le bureau de Carole, un tiroir. Il fouille sans fouiller, il s’emmerde. Il passe un coup de fil à sa femme, parle bas, la conversation dure quelques secondes.

Vous connaissez l’histoire de la fausse blonde qui a trouvé plus con qu’elle? (Photo: Flickr)

La fille arrive avec son portail de dents comme celui de la copine de Kevin, ses cheveux rebondissent sur ses épaules et on cherche les caméras de L’Oréal ou de Colgate. A l’instant de son entrée, je sais ce qui va arriver. Thomas W lui fait une sorte de réflexion compliment sur la longueur de ses jambes. Puis : « Vous savez que vous pourriez facilement être mannequin avec des jambes comme celles-là. » Vieux comme le monde. Et : « Surtout si le reste suit. » J’en suis abasourdie. Vu comment il s’est rapproché d’elle, dans deux minutes il l’allonge sur le bureau de Carole. Je ne sais pas ce qui m’irrite le plus de son attitude vis-à-vis de cette fille ou de cette manière d’avoir oublié que j’étais dans le bureau d’à côté.

C’est moi qui ai les tickets resto des filles.

J’attends qu’il s’enfonce un peu plus.

Il est debout près d’elle ; dans deux secondes il lui passe la main dans les cheveux et lui assure une carrière internationale chez Elite.

J’entre dans le bureau de Carole la bouche en cœur, je dis : « Vous connaissez l’histoire de la fausse blonde qui a trouvé plus con qu’elle ? » Silence tendu, la fille a déposé ses sandwichs, elle remballe sa sacoche isotherme, sort une facture dont elle ne sait pas quoi faire.

Thomas W me lance un regard excédé. « Un vrai blond. »

Ou comment griller en deux minutes toute possibilité d’ascension dans un groupe de presse – mais qui y croyait encore ?

Mon sandwich était excellent.

Quand j’arrête de faire la fière :

J’ai honte pour lui.

Honte de moi.

(Je retire tout ce que j’ai dit sur Béa, y compris son supposé béguin pour moi.)

Je tombe toujours amoureuse du connard de service.

Regarde le panneau, Louna, regarde le bien. Et maintenant vas-y, plonge la tête la première.

J’évoquerai Aurélie plus tard. (Sur l’écran de mon mobile : Rob !)

Regarde le panneau, Louna, regarde-le bien. Et maintenant, vas-y, plonge la tête la première. (Photo: Flickr)

Nous sommes les Ingénues / Aux bandeaux plats, à l’œil bleu, / Qui vivons, presque inconnues, / Dans les romans qu’on lit peu. (Verlaine « La Chanson des ingénues »)

Dans un monde idéal, on n’aurait pas besoin de capote et j’aurais gardé tout le sperme de Rob au fond de moi. De sublimes retrouvailles, d’une tendresse que j’ai envie de taire, un secret entre lui et moi. Aucune drogue n’emmène aussi haut qu’un orgasme avec l’être désiré. Un bonheur inégalable, absolu.

A peine dormi deux heures, hier, complètement abrutie de chaleur. Un temps à baiser sous la douche. Je tente néanmoins de garder la tête froide : je ne pense à Rob que 99% du temps.

Une fois n’est pas coutume, j’évite le panneau. J’ai pris la part de boulot de Josie, la SR en arrêt maladie, j’ai bossé jusqu’à une heure du mat, avec en prime le supplément « Bijoux ». J’y retourne demain pour neuf heures. Je n’ai pas pensé à Rob de l’après-midi. Il n’y a qu’en soirée, avec une clope : me sont revenus les parfums de nos corps, après l’amour, comme nous fumions. J’ai compté jusqu’à cent, et je suis retournée à mes pages.

 (Photo une: Flickr)

 


Retrouvez le journal de Louna toutes les semaines
« Louna : sexe, vices et versa » est un texte de l’écrivaine et journaliste Agnès Peureu écrit en 2005.

Tous droits réservés

  •  
    3
    Partages
  • 3
  •  
  •  
  •  
  •  
  •   
Tags
Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer