"Madeleines"

{Madeleines} : Le Hurlevent de Stéphane Vanderhaeghe

Souvent l’été je m’installe en haut d’une falaise sur la côte normande, où je m’enferme dans une maison qui donne sur la mer, battue par les vents. Malgré la hauteur, la nuit, on entend le grondement des vagues qui viennent s’écraser sur les galets en contrebas. Il y a de tout dans la rue, petites bicoques, cahutes de pêcheurs, villas et, à quelques dizaines de mètres, une imposante maison. Elle est plantée à peu près au milieu de la rue et vous fait face quand vous arrivez, juste avant de tourner à droite dans l’impasse de la rue des Bruyères. Le Hurlevent, je crois qu’elle s’appelle. Il se murmure qu’elle fut le siège de la Kommandantur durant l’occupation. Écrasant tout le reste autour d’elle, privée de couleurs, elle m’a toujours fait penser à un décor de cinéma, quelque part entre Hitchcock et un Hopper en noir et blanc, vous voyez ce que je veux dire. Elle a l’air abandonnée, on n’y voit jamais personne. D’autant plus lugubre les soirs d’orage ou les jours de pluie que le ciel chahuté par les vents laisse planer sur l’ensemble une ambiance fin-du-monde sur laquelle les touristes à la location ferment les yeux en attendant le retour du soleil. On ne voit qu’elle depuis la plage, elle domine fièrement sur sa falaise les autres habitations qui semblent se recroqueviller à l’arrière-plan, comme timorées. Sur le front de mer, derrière l’enfilade des cabines de mer, le parc de jeux, le bazar et le dépôt de pain, il y a l’Huîtrière, le grand hôtel-restaurant sorti tout droit, lui aussi, d’un vieux film. Il est toutefois un peu plus récent, tourné en couleurs, lui. Couleurs balnéaires ; ciel pastel en toile de fond, brique rouge et ardoise. Il pourrait s’y jouer quelque mystère, se tramer quelque drame. Je n’y ai jamais mis les pieds et il m’arrive parfois d’imaginer l’intérieur, les chambres, les soubrettes d’un autre âge, leur silence et les sourires controuvés. Des drapeaux flottent au vent devant la terrasse de l’Huîtrière à l’intersection où se donne le ballet des tracteurs, le matin, tirant péniblement derrière eux leur doris sous les yeux ébaubis des quelques gamins sortis du lit ou arrachés à la télé pour faire signe aux pêcheurs. Des noms de roi ou d’empereur — il y a le Neptune III ou le Julie-Cédric IV — pavanent sur le flanc aluminium des bateaux qu’on remorque jusqu’aux étals le long de la promenade. Que nous suivons jusqu’au village voisin parfois lors de nos balades de fin de journée. L’occasion d’apercevoir le grand cormoran qui plonge à l’endroit où la Saâne se jette dans la mer ; il refait surface plus loin et se laisse flotter quelques instants, le temps de calculer la trajectoire de sa prochaine manœuvre. Les martinets strient le ciel discrètement tandis que les goélands argentés se disputent des restes de poissons sur la plage. Puis nous remontons en haut de notre falaise où le temps s’écoule lentement à l’ombre du Hurlevent et des secrets que l’auguste demeure garde jalousement. Je m’adonne toujours à mes rituels : c’est face à la mer que j’écris, tôt le matin, à l’heure où les pêcheurs prennent le large. Il m’arrive de les voir partir en attendant que le café passe. Certains ne reviennent jamais. Je songe alors à mes lectures américaines. Et souvent je me laisse happer par le rythme indolent de la mer, de ses danses avec les ciels qui tour à tour la courtisent. Les bleus, les gris ; les lourds, les vides ; les changeants, les bas. Ils la caressent de leurs ombres, la titillent ; les courants s’agitent et se trémoussent. La mer hésite, ne sait plus sur quel pied danser. Elle se décide enfin à reculer, aguichant dans son sillage son prétendant qui la rejoint à l’horizon où tous deux s’enchevêtrent pour fondre l’une dans l’autre et noyer les regards. Le soleil est jaloux, bien sûr, accélère sa course, se laisse prendre au piège. Il résiste un instant encore, embrase l’horizon avant de se noyer à son tour dans la mer qui goulûment se referme, insoucieuse de l’histoire, indifférente à la poésie et aux clichés que devant elle on rebrasse.

 

Stéphane Vanderhaeghe est l’auteur de Charøgnards (Quidam éditeur, 2015) et son nouveau roman, A tous les airs (ritournelle), paraîtra en octobre prochain chez Quidam.

Il est auteur d’un essai consacré à l’oeuvre de l’auteur américain, Robert Coover paru aux Etats Unis chez Dalkey Archive Press en 2013.

Son deuxième roman À tous les airs (ritournelle), paraîtra chez Quidam le 5 Octobre prochain.

Son site internet, A l’intérieur du crâne, est consultable ici.

Merci à lui de nous avoir offert ce texte.

Retrouvez ici l'intégralité de notre dossier d'été : Madeleines

Ajouter un commentaire