Les Inédits

Le Roi du Frisbee par Anna Dubosc

Dans l’avion pour Berlin, j’ai deux choses en tête : remuer ma graisse dans la piscine flottante au-dessus de la Spree, tout au bout d’un dédale d’entrepôts en briques, et retrouver mon dieu de Görlitzer Park. Ce double pèlerinage fait partie des quelques plaisirs auxquels je me raccroche avec une ferveur décuplée par la catastrophe de la mort de ma mère, l’hiver dernier.
Il est déjà tard quand on atterrit. Asia n’a aucun souvenir de Berlin où je l’emmenais pourtant régulièrement quand elle était petite. Je me fais un devoir d’y remédier, avant qu’elle ne cristallise sur les mauvais souvenirs, c’est-à-dire ceux que je ne lui aurais pas choisis ou fabriqués moi-même. Voilà la limite du meilleur qu’on souhaite à ses enfants. Le meilleur, oui, mais à l’aune de nos propres goûts.
Kreuzberg ressemble désormais à un immense Montessori à ciel ouvert. Les cafés clean et les restos végan se sont multipliés comme dans mon quartier à Paris, les têtes blondes et joufflues grouillent dans les fermes et les jardins publics pleins d’ingénieuses structures de jeu. Tout est pédagogique et cool, mâtiné d’un léger vent d’anticonformisme, comme en rêverait mon voisin photographe qui se targue de dissidence et d’insuffler à sa fille son obscure révolte, tout en la conduisant depuis douze ans sur le guidon de son vélo dans sa super école privée où les élèves évoluent chacun à leur rythme et bénéficient de toute la patience et l’attention requises, entre privilégiés.
On prend le bus, puis le métro jusqu’à Schlesisches Tor où se situe l’appartement qu’Éric a quitté pour Paris il y a cinq ans, mais dont il a gardé le bail et qu’il sous-loue, histoire d’avoir un pied à terre et de s’octroyer les droits et les affres d’un propriétaire relou. Tout son bordel est stocké dans la plus petite chambre où sa sous-locataire peut recevoir, mais qu’elle est tenue de libérer quand Éric en a besoin pour lui ou ses amis de passage à Berlin.
Voilà le deal en théorie. En pratique la fille est odieuse et contrariée, notre arrivée l’obligeant à crécher ailleurs, puisqu’elle-même sous-loue sa grande chambre et squatte celle d’Éric. D’après ce qu’il m’en a dit, elle serait contorsionniste dans des soirées Queer et livreuse pour Deliveroo. Dans ce monde éclairé, chacun peut avoir un boulot pourri, voire deux s’il a l’intention de survivre. Sans parler de la possibilité d’exploiter quelqu’un d’aussi misérable que soi en lui sous-louant une partie de sa sous-location pour avoir un toit gratuitement.
De toute évidence, la réalité a encore aggravé son cas, ne nous offrant plus aucune raison de se réjouir. Heureusement qu’il me reste mon imagination et mon Éric qui, malgré la criante impasse dans laquelle il s’enfonce avec assiduité depuis une bonne trentaine d’années, se refuse à changer la moindre de ses habitudes ou à recevoir le moindre conseil, m’assurant ainsi le mirage d’une époque révolue où c’était la fête avec trois saucisses et une tablette de chocolat. Il en est toujours là, c’est son génie. Quant à moi, tout ce que j’ai gagné à avancer est la nostalgie de ce que j’y ai perdu et l’inspiration qui s’ensuit, dans le meilleur des cas.
Avant de repartir avec ses affaires dans un sac de sport, la fille me montre comment fermer la porte de l’extérieur. En effet, la manœuvre est délicate, la porte (ainsi que toutes celles de l’appartement) ayant été défoncée par les précédents sous-locataires, un couple de junkies inspirés, qui ont également recouvert les murs de dessins sinistres et qu’Éric a fini par virer en se faisant prêter main forte, après plusieurs plaintes de voisins suite aux chutes quotidiennes de toutes sortes de fluides et autres déjections sur leur balcon.
Tandis que j’essaye à mon tour de fermer cette porte qui ressemble à un vieux chicot branlant, je me demande s’il ne serait pas plus simple de la retirer et de laisser le chambranle à nu, étant donné l’absence de tout objet de convoitise et même l’aspect carrément repoussant de l’antre.
Asia est sous le choc. Après avoir traversé le couloir aux murs en béton gris arborant deux croûtes monstrueuses et une affiche peinturlurée de signes cabalistiques, inspecté la cuisine et la salle de bains à la déco poussiéreuse faite de bric et de broc, elle revient dans la chambre, l’air accablé. C’est bien. Elle se débat un peu, mais s’il y a une chose dont je suis certaine, c’est du sang qui coule dans ses veines et qui la fera fatalement vibrer au souvenir de cette atmosphère merdique.
Elle finit par s’asseoir sur l’horrible matelas posé sur un autre matelas, quand Éric m’envoie un texto pour me dire qu’il vient d’arriver chez l’ami qui l’héberge à quelques rues d’ici et me demander comment ça se passe dans son petit nid. Il y a encore quelques années, je me serais tuée à lui expliquer qu’un matelas n’est pas un sommier, comme le suggère l’usage de deux mots différents, et qu’il aurait beau empiler tous les matelas qu’il ramasse dans la rue, ça n’en ferait jamais des sommiers. De guerre lasse, j’ai renoncé à ce genre de remarques, aussi pertinentes ou bourgeoises soient-elles, qui ont le don d’angoisser mon pote jusqu’aux larmes.
Je lui réponds que tout va bien et me glisse aux côtés d’Asia sur la paillasse en appelant de tous mes vœux le Saint du sommeil.

Après une orgie de Strudels aux pommes et de cakes au citron dans un de ces cafés-boulangeries cossus qui nous réconcilient avec la civilisation, on passe récupérer nos maillots de bain à la maison et on se rend à pied à la piscine.
Le temps d’arriver sur la grande avenue, Asia a retrouvé son humeur maussade et sa gamme d’onomatopées pour toute conversation.
Quelques éclaircies peinent à traverser l’épaisseur du ciel gris. On s’achemine entre les entrepôts jusqu’à la grille de la piscine. La caissière, aussi fraîche qu’au sortir d’une after, me demande si je suis une adulte, avant de reprendre un peu sa formulation : elle a l’impression que je suis une femme. J’étouffe un gloussement ridicule avant de confirmer et de payer mon plein tarif et le demi d’Asia.
On s’engage sur la plage de sable artificielle et on choisit un coin sur la plateforme en bois, face à la Spree.
Asia s’installe sur un transat, ses seins d’ado tout neufs défiant la loi de la gravité, tandis que je me jette à l’eau et m’attelle sans plus tarder à exterminer ces affreux bourrelets qui pendouillent sur mes hanches. J’ai beau n’en avoir officiellement rien à foutre et dénoncer l’aliénation des femmes à des critères de beauté tyranniques, je me passerais volontiers de toute épreuve du temps.

Éric me rappelle en début d’après-midi. Il a passé une nuit épouvantable après une cuite plus que probable. À l’écouter, il est à l’agonie, mais il nous fera l’aumône de sa présence d’ici une heure, s’il est encore en vie.
On a rendez-vous à Görlitzer Park. En l’attendant, on s’assied dans l’herbe, côté ouest. La main en visière, je balaie la pelouse des yeux.
Il est là ! Comme toujours, depuis toujours, torse nu, dominant fièrement la butte, son frisbee à la main. Ça fait quinze ans que je vais régulièrement à Berlin et que je le retrouve sur son spot, indécrottable gage d’éternité.
J’envoie un coup de coude à Asia. Elle lève un œil morne de son téléphone sur la bête qui fait maintenant virevolter le disque autour de son index, tel un cowboy avec son arme dans les westerns. Won ! Won ! Le frisbee disparaît entre ses jambes. Won ! Won ! Il réapparait en tournoyant au bout de son index gauche. Tressaute sur son index droit et disparaît derrière son dos.
Je l’aime. Il est génial. Le gars enchaîne les figures en se déhanchant, galvanisé par son public imaginaire et la poignée de spectateurs épars qui l’observent de loin avec idolâtrie, sans égard pour son partenaire qui poirote depuis un quart d’heure sur la pelouse d’en face.

On repasse par le parc en fin d’après-midi, de retour d’une balade avec Éric qui n’est pas mort, mais bel et bien vivant et toujours aussi désespéré de l’être. Il ne tarit pas en propos désabusés sur ce monde qui l’ignore autant que lui-même s’en tient à l’écart, son groupe de rock psyché cantonné dans une cave et son impopularité sur Facebook. Je réprime toute envie de le charrier. Asia s’en charge. Ainsi apprend-il que non seulement il a zéro like sur un réseau de vieillards, mais que plus personne n’est sur Facebook et qu’il est encore plus à la ramasse et déconnecté que prévu.
En traversant l’allée qui sépare les deux buttes, j’aperçois mon super-héros, fidèle au poste, une bouteille de Beck’s à ses pieds. On s’arrête un peu pour mater ce Éric radicalisé, prospérant dans sa zone blanche intériorisée. D’ici, je le vois mieux que tout à l’heure. Force est de constater qu’il n’est plus de première fraîcheur. La peau glisse lamentablement par-dessus ses abdos et elle se cassera bientôt complètement la gueule, comme celle de quiconque s’avise de survivre à sa jeunesse.
Et pourtant, il reste à mes yeux la jeunesse même. La jeunesse et la beauté flamboyantes de sa loose acharnée. Armé de son frisbee, il est le roi de son royaume, de même que le jeune et futur harder dans Boogie Nights, expliquant à sa copine avec une candeur sublime que chacun a un don et qu’il a lui-même été gratifié d’une queue de 33 centimètres sous les bons offices de laquelle il entend pourfendre la vie.

On va dîner dans un Thaï à côté. En invitant Éric, j’en ai pour à peine 30 euros. La vie est encore tellement bon marché ici, sans parler de la bière qui coûte presque moins cher que l’eau. J’ai l’impression d’être la reine du pétrole dans un pays en développement tenu en laisse par sa consommation d’alcool et à l’abri de toute inflation.
Éric nous raccompagne, histoire de checker la sous-loc de sa sous-locataire. Il part frapper à la porte au fond du couloir, tandis qu’Asia et moi nous conditionnons mentalement à passer notre deuxième nuit d’enfer. J’avise un petit matelas recouvert d’une étoffe qui n’a probablement jamais été lavée depuis son passage de main en main et de flea market en squat, à la sortie de l’usine. Je vais essayer de dormir là-dessus cette nuit, ça ne peut pas être pire que notre lit.
Ma fille me fait remarquer les dessins de fleurs espacés plus ou moins régulièrement sur un mètre carré de mur, à côté de l’abat-jour en laine tissée années cinquante qui donne envie de mourir. On pleure de rire en reconstituant la scène des deux tox en plein délire « papier peint ».
Éric revient nous voir. Pas d’embrouilles, il est tout content. Trois décennies qu’il a n’a pas arrêté, qu’il a des journées de dingue, qu’il a réglé plein de trucs. On s’empresse de lui demander à quoi ressemble la sous-locataire qu’on n’a pas encore croisée et qui semble terrée ou du moins en sérieuse descente, ne sortant de sa chambre que pour pisser ou se ravitailler en purée de sésame et pain noir, comme en attestent les miettes et les taches sur la table de la cuisine.
Éric nous apprend qu’elle est Australienne et qu’elle a un beau cul. On n’en saura pas plus mais tout ça mérite un coup de rouge. Il sort une bouteille de son sac en toile, dans lequel il trimbale toujours quelques provisions de bouffe, au cas où il se retrouverait à la rue du jour au lendemain, preuve qu’il n’est pas totalement dépourvu de bon sens.
On laisse Asia. On va dans la cuisine où mon meilleur ami passe sous l’eau la bouteille de tord-boyaux selon un rituel hygiéniste dont lui seul maîtrise les nuances.
C’est bon. Ah non, pas tout à fait. Il rouvre le robinet pour refoutre un peu d’eau sur cette pauvre bouteille à un euro dix qui ne mérite pas tout ce soin. Inutile de préciser qu’aucune considération écologique n’a de prise sur ses TOCs. Enfin, il nous remplit deux verres qu’il a également passés trois minutes sous l’eau, trinque et m’enjoint de boire immédiatement, avant de m’aviser de lui dire quoi que ce soit.
La discussion continue de tourner autour de son désarroi qui s’engage depuis quelques temps sur la pente de l’aigreur, pour ne pas dire de la misanthropie. Je lui tends quelques perches pour le sortir de son cul-de-sac, mais ça va un petit peu trop vite pour lui. Il me fait répéter toutes mes phrases, ça commence à me saouler. Je finis par feindre d’avoir oublié ce que je disais et par changer de sujet. Il en peut plus, il va crever : « Tu disais quoi avant ? Tu te souviens pas ? Tu sais, tu disais un truc juste avant. Essaie de te souvenir, steup ! »
On entame une deuxième bouteille qui risque d’anéantir ma journée de demain. C’est pas grave, vivons dangereusement ! Éric va même jusqu’à sortir le camembert, mais je vais m’en tenir au tord-boyaux. Mon intrépidité a ses limites, contrairement à mon pote qui mord à pleine bouche dans le fromage et l’engloutit en moins de quarante secondes. Ça me fait aussitôt penser à prendre des nouvelles de son cholestérol qui, contre toute attente, sont excellentes. C’est pour ça que je l’aime : il est increvable. Il faut bien lui reconnaître cette qualité inestimable, ce que je ne me prive pas de lui dire.
Il me sourit d’un air énigmatique. J’embraye sur mes projets. Il acquiesce en silence. Il ne me demande pas de répéter. Bizarre. Un sourire flotte sur son visage illuminé, tandis qu’il marmonne discrètement en fixant le mur. Je me retourne. L’horloge murale affiche 23 : 32. J’avais oublié ce TOC qu’il a attrapé depuis qu’Élise l’a quitté, il y a quatre ans. À chaque fois qu’une heure forme un palindrome, il fait sa petite prière pour qu’Élise lui revienne, même si depuis, il en aime une autre et qu’il serait bien emmerdé si son ex revenait.
On se termine au flash de whisky et on se sépare. Je referme doucement la porte derrière Éric et je vais me coucher.
Je me sens bien, toute bourrée. Je pense au roi du frisbee. Je me demande où il dort et puis je chasse cette pensée inquiétante. Je préfère l’imaginer sur son spot, comme si toute vie y était concentrée et qu’en dehors de cet îlot magique, il n’y avait que mort et désolation.
Je glisse dans le sommeil avec la vision vivante de mon roi, ma mère et Éric sur la butte.

le roi du frisbee
Crédit photo : Ronald Bellugeon
Anna Dubosc est auteure de Nuit Synthétique (2018),  Koumiko (2016) publié chez Rue des Promenades. Son prochain roman paraîtra en avril 2020 chez Quidam éditeur.
Elle est aussi auteure de :
Spéracurel (2009), La Fille Derrière Le Comptoir (2012) et Le Dessin Des Routes (2013), publiés chez Rue des Promenades.
Merci à elle de nous avoir offert ce texte.
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