"Madeleines"

{Madeleines} : Le goût de la fraise

Le premier mensonge réussi, je veux dire celui auquel tout le monde a cru même ma mère, je m’en souviens comme d’une immense victoire. J’étais grande, je n’étais plus transparente, on ne pouvait plus tout deviner de moi, j’existais enfin, j’étais une personne à part entière. J’avais dix ans et un secret.

Personne ne savait rien de la grotte, personne n’en saurait rien. J’avais trouvé la parade : « je vais chez Céline ». Ma mère détestait la sienne et du coup n’irait pas vérifier — de plus, Céline habitait à deux maisons de la mienne et il n’arrivait jamais rien dans le village : il était bien trop petit et isolé de la grand’route.
La grotte était à moi. L’ouverture en était minuscule, à peine plus grande qu’un ressui de lièvre — quand j’ai posé par mégarde le pied dessus et que les bords s’en sont effondrés, j’y suis tombée toute entière, à peine égratignée par les rebords. C’est tout près d’une minuscule chapelle où prie une petite vierge bleue et blanche les yeux aux ciel.
La première fois, j’en suis sortie vite, j’avais peur : elle était peu profonde mais la déclivité, je l’ai sentie dès les premiers pas. Et devant mes mains tendues, rien.
Je suis revenue avec une lampe le lendemain, une de ces lampes portatives qu’on peut poser. J’avais rêvé toute la nuit de ce que ça pouvait être, cette grotte. Y aurait-il un lapin blanc ? Un miroir ? À beaucoup lire, l’imagination des enfants s’emballe.
Pas de lapin mais des bocaux de confiture, des lettres, un stylo à plume : premiers butins. Je me suis installée sur un petit promontoire — la grotte s’enfonçait mais j’étais trop curieuse pour attendre plus longtemps de lire au moins une lettre ? Peut-être deux ?
J’ai ouvert un pot de confiture en en tapant le cul sur le sol — peut-être que ça marchera, c’est ce que maman faisait en tapant dessus quant à elle, mais ma main à moi n’était pas assez solide. Il s’est ouvert, c’est le principal.
Le sucre s’était cristallisé mais la fraise sur mon doigt, elle, était délicieuse. Je me suis assise par terre le pot tout près et j’ai lu dans la lumière des led.

« Le premier juillet 1967
Ma Simone chérie,
Le silence, c’est ton corps absent. Ton corps si merveilleusement beau, mes lèvres le cherchent, il traverse les heures du jour et de la nuit et me manque et mes mains étreignent le vide. Étreindre, t’éteindre, te serrer contre moi, tes exquises fesses dans mes mains en coupe.
Quand je regarde devant moi, je ne vois rien, que ton adorable visage qui semble dessiné dans les nuages, que l’image de toi comme une ombre que je voudrais saisir. Dire que je t’aime, c’est bien trop peu dire. Je suis une terre aride sans toi.
Retrouvons-nous demain — tu passeras par la vigne, on ne te verra pas.
Ta Claire »

Pourquoi ces pots de confiture ? Qui étaient Simone et Claire ? Quelle vigne ? J’ai cherché autour de moi — des vignes, il y en a partout. J’ai franchi un petit fossé — de l’autre côté un superbe rosier odorant gardait la première rège, des roses blanches, humbles, proches encore de l’églantine mais d’une odeur charnue, suave, poivrée. Un éblouissement dans le soleil de juillet — tant l’odeur m’enveloppait que j’ai cru défaillir.

J’ai marché lentement entre deux règes, tout me semblait nouveau soudain, odorant, vif — les vrilles des vignes entortillées autour des fils de fer distillaient leurs arômes acides, délicieux. Je me suis souvenue de ce verre de Gewurtztraminer que j’avais fini un jour tandis que mes parents raccompagnaient les invités, de ma tête qui tournait légèrement, de tout mon être qui dansait. Simone, Claire. Leurs prénoms gambillaient dans mon esprit — qui étaient-elles, Simone, Claire ? Un double mystère m’était offert, l’horizon semblait plus vaste tout à coup.

Je me suis dépêchée de rentrer. La porte franchie, maman m’a dit Ah tu es là ! Rappelle vite ta tante Claire !

 

Astrid Waliszek est auteure du récent Ombres Nomades, photos et textes, JFE, 2016 (dont nous vous avions parlé ici).

Elle est aussi auteure de Vu de ma Fenêtre, nouvelles, Librairie Galerie Racine (2016), À Peine Assez de mes Bras, Poèmes, JFE (2015), Ogres, théâtre, Alkémie/Classiques Garnier, 2015, Topolina publié chez Grasset en 2011.

Merci à elle de nous avoir offert ce texte.

Retrouvez ici l'intégralité de notre dossier d'été : Madeleines

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