Connaissez-vous le point commun entre BoC, Neurosis et … ouais bon, ok, je vous l’ai déjà faite sur deux chroniques. Hiatus, décennie, retour au sommet, patati patata.
En comparaison, les Anglais explosent tout de même les statistiques des deux autres : treize années se sont écoulées depuis la publication de Tomorrow’s Harvest.
Mais que sont ces treize années du point de vue de Boards Of Canada ? Chez eux le temps est, comme leur musique, une notion très abstraite, s’écoulant différemment de nous. Il s’étire, se dilate, jusqu’à ce que nous en perdions complètement la notion, laissant à l’auditeur cette étrange impression que rien ne change, que leur musique reste immuable et surtout qu’à force de ne rien changer, la réalité devient un concept également abstrait. De fait, entre collages sonores, nappes synthétiques, rythmes déconstruits voire arythmie, les Anglais inventaient jusque là un univers qui leur était propre, une sorte de capsule imperméable au temps, que rien ne semblait atteindre.
Jusque là. Parce qu’avec Inferno, Michael Sandison et Marcus Eoin, laissent entrevoir quelques fissures dans cette capsule.
Déjà, ce titre, Inferno. C’est quoi au juste ? Une référence à Dario Argento ? La vision du duo de ces treize dernières années ? Et ce visuel ? Franchement, il ressemble à une certaine vision de l’enfer, quelque part entre les giallis Italiens des 70’s, Argento, Fulci et Tobe Hopper, le tout mâtiné d’évangélisme malsain. En somme, si on ne s’attarde que sur l’aspect visuel, Inferno ne serait qu’un disque passéiste de plus du groupe.
Et l’aspect musical me direz-vous ? Il en va de même ? Si on se fie à l’introduction, oui. Dès les premières secondes d’Introit, l’auditeur est renvoyé à l’hauntology, courant dont est passé maître le duo, à savoir une sorte de musique fantasmée, au parfum presque suranné et à la nostalgie assumée, incluant très souvent des extraits de médias audiovisuels d’après guerre. Introit en est l’illustration parfaite, renvoyant aux 70’s, à Roger Gicquel, à « la France a peur ». Bref, nous sommes en terrain connu, Boards Of Canada fait du Boards Of Canada. Point.
On pourrait dire qu’il en va de même pour Prophecy mais, passé l’introduction, dès le moment où le morceau évolue, se met en ordre de marche, leur musique devient moins vaporeuse, moins hantée, beaucoup plus précise et organique, laissant comme un arrière-goût métallique, renforcé par cette voix venue de nulle part, qu’on jurerait issue du Ask Yourself de Plastikman.
Dès lors, la machine se dérègle et voit Boards Of Canada évoluer vers une sorte d’hybridation, ou plutôt une ambivalence déstabilisante à la fois confortable et malaisante, illustrant parfaitement le propos que tient à développer le groupe sur Inferno.
Mais quel propos ? Que l’humanité créé son propre enfer en s’enfermant dans des dogmes chimériques ?
Possiblement.
C’est en interrogeant notre rapport à la croyance, via l’ésotérisme que le duo va plus ou moins bousculer son approche musicale en créant non plus un cocon intemporel mais en s’ancrant dans une réalité, un présent pour le moins terrifiant. Et ce, via des samples soigneusement choisis : conférence de Seyyed Hossein Nasr sur Prophecy, télévangélistes sur Age Of Capricorn, extraits d’un texte d’Aleister Crowley sur All Reason Departed, foule ou chants religieux plus ou moins distordus sur Hydrogen. Mais aussi divers échantillons de documentaires : un à propos du culte des Children Of God sur Father & Son ; un autre, éducatif, sur l’embryon, faisant écho aux régressions Américaines actuelles concernant le droit à l’avortement sur The Word, un autre encore, datant des 70’s, à propos des effets de l’angel dust sur l’être humain (indifférence à ce qui l’entoure ou accès de violence) renvoyant à notre dépendance aux écrans, aux smartphones et par extension aux réseaux sociaux sur Blood In The Labyrinth.
Bon, vous me direz, jusque là, l’ambivalence, on ne la voit pas trop. Le propos est uniforme, sombre voire terrifiant. Quand Boards Of Canada met les pieds dans le présent, on ne souhaite qu’une chose, c’est retourner avec eux dans l’onirisme rassurant de leurs précédents albums.
Pour autant, l’onirisme, et c’est là que se situe l’ambivalence du groupe, reste plus ou moins présent au travers de vignettes Ambient disséminées un peu partout. Le souci majeur de ces vignettes est qu’elles semblent s’imprégner de l’ambiance d’Inferno : pour un Memory Death baigné d’onirisme létal et presque apaisé, certaines paraissent complètement déréglées, à la limite de la dissonance (Somewhere), quand d’autres se révèlent parfaitement anxiogènes (Acts, les dernières secondes de I Saw Through). Alors, si les vignettes Ambient n’apportent aucun réconfort, que leur musique, en devenant plus organique, devient plus froide, plus dure, à quoi peut-on s’accrocher ?
La réponse est relativement simple : à l’essence même de Boards Of Canada. Parce que si le duo évolue sur Inferno, ce qui fait leur charme, leur particularité, en revanche, ne bouge pas d’un iota. Boards Of Canada, c’est plus ou moins entre quinze et vingt morceaux par album, des mélodies qui ont l’air d’être aux abonnées absentes dans un premier temps puis accrochent l’oreille dans un second, des morceaux qui paraissent creuser un sillon sans jamais évoluer. L’illustration d’un groupe border, jouant avec l’ennui, le vide, dont la persévération musicale, quasi autistique, devient aussi passionnante que fascinante.
Inferno pousse par ailleurs ce curseur très loin. Le duo, en manipulant l’ennui, le vide, parvient à créer un disque labyrinthique dans lequel la grille de lecture change à chaque écoute. Un album bourré de chausse-trappes, de voies sans issue, de moments abstraits, effrayants, d’autres parfois apaisés mettant autant en valeur leur talent de mélodiste ( le génial Father & Son, ou encore les magnifiques Into The Magic Land et Blood In The Labyrinth pour ne citer que les plus évidents) que d’expérimentateur. Un numéro d’équilibriste, cryptique au possible et probablement le plus accessible de leur discographie, aux mélodies évidentes, entêtantes mais dominé par des affects d’une froideur inhumaine. Un disque fourmillant de détails, demandant de nombreuses écoutes pour en saisir toute l’essence, les nuances. Même si l’auditeur saisit rapidement le propos, c’est tout ce qui le constitue, l’étaye, le nourrit, jusqu’aux influences du duo (le Trip Hop de Massive Attack sur l’intro de Prophecy, Aphex Twin sous ritaline sur Father & Son, Autechre en PLS sur All Reason, Nine Inch Nails via Bowie sur Deep Time, le Badalementi de Twin Peaks sur l’intro de You Retreat) qui rend Inferno passionnant.
Alors oui, on peut préférer cet hermétisme rassurant, protecteur des précédentes productions des Anglais, on peut être réticent devant toute cette noirceur, ce pessimisme (bien que You Retreat et I Saw Through en fin de parcours atténuent grandement ce sentiment et livrent une note d’espoir plutôt bienvenue) mais force est de reconnaître qu’Inferno est sans aucun doute l’œuvre la plus saisissante qu’ils nous aient livrée depuis Music Has The Right To Children.

Boards Of Canada · Inferno
Warp Records – 29 mai 2026


