Ça commence brillamment, un peu comme du Perec ( hommage appuyé et justifié) avec un point à la ligne qui n’existe plus, puis deux lettres de l’alphabet, le « a » et le « u », qui disparaissent. Jennifer est rédactrice, elle retranscrit des comptes rendus de réunions d’entreprises et notamment ceux des discussions autour des plans de licenciement. Pour elle qui s’était fait virer il y a trois ans, ça ne manque pas de piquant ! L’enjeu de son nouveau job, c’est de restituer une version « réelle » des événements, enfin en tout cas quelque chose qui s’approcherait du réel.
Alors bien sûr avec une phrase qui n’arrive plus à s’interrompre parce que la touche « point » ne fonctionne pas, ce sont des voix qui ne se posent plus, des idées qui n’ont pas de fin et des interlocuteurs qui semblent se mélanger comme un grand galimatias. Sans compter qu’avec des lettres en moins ce sont les concepts qui s’envolent, et des choses qui auraient pu exister deviennent indicibles. Qu’est-ce qu’on pourrait bien écrire avec un « a » et un « u »? Buvard, massue ou bien peut-être trauma … ? Car au moment où Jennifer s’apprête à faire réparer son ordinateur, une autre phrase inachevée, une pensée sans fin l’envahit soudainement. Ce morceau de phrase c’est « Devant Autant en emporte le vent, Vivien Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et …. ». Cette bribe de texte a à voir, elle en est sûre, avec des souvenirs de visionnage de films dans le salon de son grand-père, quand elle avait l’âge de porter un petit pull jaune qui a fini mystérieusement taché…
C’est à partir de ce moment que le bref et très enlevé roman que nous livre Lucie Rico en cette rentrée littéraire bascule pour notre plus grand intérêt dans une quête tout aussi surprenante que désespérée. Persuadée que cette phrase inachevée qui l’obsède et l’empêche littéralement de vivre, fait écran à une réalité beaucoup plus dérangeante elle va tenter de « rembobiner la cassette » et de revenir au point (!!) noir de sa mémoire, à cet angle mort qui contient le vrai de ce qu’elle est devenue. S’accaparant les méthodes des meilleurs détectives elle va tenter de réaliser une reconstitution des faits; oui une reconstitution, comme en fait la police lorsqu’elle veut faire craquer un criminel ou tout au moins montrer les incohérences des versions sur une scène de crime. Notre héroïne disparait alors dans la ville de son enfance et reconstruit de façon quasi obsessionnelle le salon de son grand-père; elle commence aussi à « cuisiner » sa gentille et bienveillante famille pour obtenir des informations…
« Contre toute attente, ma grand-mère m’a paru la candidate la plus sérieuse pour m’aider à finir ma phrase. Elle n’était déjà plus mariée à mon grand-père au moment de mon souvenir. Ils s’étaient séparés peu après la naissance de ma mère, pour des raisons qui, comme tant d’autres, n’avaient jamais vraiment été éclaircies.
Je me rendais bien compte que dans ma liste de menteurs, c’était elle qui tenait le haut du panier. Ça aurait dû la disqualifier, mais non, parce qu’elle possédait une aptitude qui m’intéressait : elle savait décider ce qui avait eu lieu. Son autorité sur le réel était naturelle.
Grâce à ce pouvoir, elle avait eu du succès en tant que militante : elle parvenait toujours à raconter le monde de la façon qu’il arrangeait. C’était précisément ce dont je pensais, avoir besoin : être sûre de ce qui avait eu lieu, pour pouvoir ranger ma phrase obsédante dans un coin de ma tête, puis l’oublier. Pourtant, le décalage était évident : les discours enflammés, les manifestations publiques semblaient appartenir à un autre monde que celui où elle parlait aux voisins, critiquait le choix de mes chaussettes, ou décidait qu’on ne pouvait pas poser une question parce que « ce n’était pas le moment ». Ça donnait tout de même une jolie façade. »
─ Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?
Lucie Rico utilise un style qui mélange avec une grande efficacité, un ton quasi primesautier qui évoque la petite fille qu’elle tente de rejoindre et une gravité totale que l’on sent derrière chaque tentative de progression dans la quête du vrai. Elle explore les processus de silenciation familiale, ces coups de fil qui permettent rapidement aux interlocuteurs de s’informer qu’une fouineuse ou un fouineur est en train de creuser vers le trou qu’on a si remarquablement bouché, tous ensemble, le cimentant avec notre commune lâcheté. Dans cette quête du réel menée par Jennifer, se reconnaitront tous ceux et celles qui cherchent, parfois depuis leur tendre enfance à remettre les images dans l’ordre, à retrouver leur mémoire dissociée, à récupérer leur histoire.
La force du roman,
éclairer d’une manière inédite
la quête traumatique et
nous offrir une puissante réflexion
sur le langage.
La force du roman, dans une production littéraire qui foisonne sur ces thématiques, est de faire coup double : éclairer d’une manière inédite la quête traumatique et nous offrir une puissante réflexion sur le langage, sur son rôle dans le processus mémoriel, sur ce qu’il véhicule, toujours, de ce qui n’a pas été dit, de ce qui a été caché. L’autrice y adjoint la puissance des images mentales obsédantes ainsi que le pouvoir évocateur des objets, ces choses si pérecquiennes qui disent tant dans leur assourdissant silence, comme ce petit pull jaune qui était sur sa peau le fameux jour où elle visionna Autant en emporte le vent, comme si la chose contenait au centuple ce dont elle a été le témoin muet.
Avec Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer, Lucie Rico signe un des textes les plus originaux et les plus stimulants de cette rentrée. Mémorable !



