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Marcus Malte, « Le garçon » : prix Femina 2016 et roman vertigineux

Ecrit par Velda

Marcus Malte nous a habitués à être surpris, paradoxe étourdissant mais bien réel. Le Garçon est bien plus qu’une bonne surprise : c’est un roman vertigineux, une entreprise d’une audace inouïe, un texte qui témoigne à la fois d’une maturité féconde et d’une énergie juvénile éblouissante. Le jury du Femina ne s’y est pas trompé et vient de lui décerner le prix 2016. Un grand bravo à lui !

Marcus Malte, Le garçon

Marcus Malte, Le garçon

Quand le récit commence, nous sommes au début du XXe siècle. Deux silhouettes dans la nuit, au beau milieu du maquis. Le garçon et sa mère, le garçon portant sa mère sur son dos. Un jeune homme efflanqué, une femme au bout d’elle-même, décharnée, mourante : « On lui donne soixante ans. Elle n’en a pas trente. » C’est vers la mer que se dirige ce couple muet, vers l’eau, l’horizon insaisissable. Ce sera l’étang de Berre, finalement. Mais la mère est morte déjà… Le garçon n’a pas de mots, il ne parle pas. De tout le roman, il ne proférera pas une parole… Le garçon n’a pas de nom, hormis celui qu’on lui donnera, à l’occasion. Il faut dire adieu à la mère, il faut accomplir le rite. Et après, il faut partir, manger, dormir, vivre, avancer. S’arrêter quand on le peut, regarder les hommes et les femmes, les comprendre peut-être sans jamais leur parler. Et en rencontrer quelques-uns, ceux qui sauront voir que derrière le silence, le garçon existe, très fort.

Au fil de son errance, de sa vie partagée entre chasse, pêche, cueillette et recherche d’un lieu où se poser, le garçon va vivre quelque temps au sein d’un village où il mène une existence de valet de ferme. « Parce que ce qui fait un valet, ce n’est pas son maître, c’est son désir de devenir maître. Cela et rien d’autre », écrit Marcus Malte. Le garçon n’est pas un valet. Il ne perpétuera pas le cycle infernal du maître et du serviteur. Dans cette communauté, il verra ce qu’est la vie en société, ses clans, ses rites. Essaiera de les comprendre, de les assimiler. Mais il est toujours un autre, l’autre par qui le malheur arrive… Il faut fuir, repartir, encore et encore. Et rencontrer. Cette fois, ce sera l’ogre des Carpates. Une sorte de géant que le garçon découvre au moment où il est assis, nu, au creux d’une rivière. Cet homme-là habite une roulotte sur laquelle est peint, en lettres d’or : « Brabek, l’ogre des Carpates ». Brabek est lutteur, fils de lutteur, petit-fils et arrière-petit-fils de lutteur. Il gagne sa vie en promenant sa musculature et son savoir-faire dans les villages de France, au gré des foires et marchés. Le garçon va se rendre utile, apprendre à mener le cheval qui tire la roulotte de l’ogre des Carpates, préparer le terrain du combat, soigner le lutteur, le masser… Bientôt, quelque chose se brise dans le corps de Brabek. C’est la fin… Comme pour sa mère, le garçon accomplit le rituel de la mort et du feu, reprend les rênes de la roulotte, et repart sur les chemins de France, seul avec le hongre. Mais cette fois-ci, l’aventure sera de courte durée, interrompue par un accident.

Cette fois, c’est Gustave Van Ecke et sa fille Emma qui vont recueillir le jeune homme. Emma, la pianiste aux petites mains qui bataille sang et eau avec la musique de Liszt, ce diable de Liszt aux grandes mains… Emma et Gustave qui jouent ensemble la musique de Mendelssohn, qu’ils aiment tant que bientôt, ils appelleront leur protégé par le prénom du musicien : Félix. Tantôt à la campagne, tantôt à Paris, le trio va se construire, quatre années durant, une vie singulière, faite d’attachement, d’amour de la musique. Et d’amour tout court. Car Félix est devenu un homme, et Emma et lui vont vivre ensemble une histoire sur laquelle seule Emma posera des mots. Là, Marcus Malte réussit là où tant d’autres ont échoué et nous offre des pages d’une sensualité et d’un érotisme flamboyants, émouvants, exprimant ainsi tout l’amour du monde, celui qui lie deux êtres que rien n’aurait dû réunir. La beauté incroyable de cet amour-là sera bientôt laminée par la catastrophe mondiale, celle qu’on appelle la Grande Guerre…

C’est la guerre, et Félix part se battre. Comment écrire sur cette guerre-là, sur ces souffrances-là, ces injustices révoltantes, cette violence destructrice ? Marcus Malte a trouvé la voix, et ce n’est pas son moindre mérite. Les pages qu’il consacre à la vie des combattants sont difficiles à supporter… Est-il possible d’écrire l’horreur sans sacrifier la beauté ? Là encore, l’auteur relève le défi et nous livre des pages douloureuses, mémorables, magnifiques : souffrance, révolte, empathie s’y répondent et expriment en un chant à la fois poétique et réaliste, toute la grandeur et la misère du sort des hommes.

MARCUS MALTE

Marcus Malte

La suite de l’histoire de Félix / Mazeppa est à la hauteur de cette incroyable aventure humaine. L’écriture de Marcus Malte, dans cette affaire, est à la fois la seule voix de Félix, et celle d’un narrateur qui s’engage tout entier dans l’usage à la fois maîtrisé et fantasque qu’il fait d’une langue magnifique. Dans ce roman-univers, Marcus Malte réussit à réunir un roman initiatique, une chronique sans pitié de l’histoire du début du XXe siècle, une vision philosophique et politique de notre vie d’humains, et l’histoire bouleversante d’un homme sans voix mais pas sans qualités. Respect.

Marcus Malte, Le garçon, Zulma éditions.

Les éditions Zulma

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