avec le Troisième volume de la collection Brûle-Frontières, une collection particulièrement nécessaire que nous avons choisi de suivre chez Addict-Culture, c’est cette fois une voix de femme qui vient illustrer la trajectoire des immigrés portugais dans la France du milieu du XXe siècle. Après Souvenirs d’un futur radieux de José Vieira et les incroyables Itinéraires du refus de Jorge Valadas, les éditions Chandeigne & Lima, publient le récit aussi court qu’un incisif de Mariana Alves, La classe et la fonction.
Mariana Alves, nous relate l’histoire de le Grande petite, une petite fille du 16e arrondissement qui a passé son enfance autour de la très huppée station de métro, Église d’Auteuil, dans un de ces magnifiques immeubles qui font la gloire de ce quartier parisien. Sauf que voilà, la Grande petite n’habite pas dans un des somptueux appartements dépassant souvent les 100 m² comme ses petites camarades d’école, mais dans la minuscule loge de gardien tenue par ses parents. D’abord par sa mère qui prend cette loge quand elle arrive en France, puis par une famille qui croît en taille après avoir rencontré un beau brun tout juste arrivé lui aussi de son Portugal natal, et qui deviendra le père de la petite Mariana.
Ce qui structure l’espace mémoriel de Mariana Alves quand elle se retourne sur son passé c’est avant tout la géométrie, comme si toute sa mémoire d’enfance s’était constituée par et dans les limites de la forme de l’espace qu’elle et sa famille ont occupé. Cet espace c’est la loge, un tout petit rectangle que la narratrice a eu la justesse de dessiner concrètement sur la page du livre, de façon extrêmement subtile, entre les lignes de son récit, un rectangle minuscule qui trace les limites d’un monde, qui y enferme. La loge dont la taille est par définition réduite s’est de surcroît encore et encore rétrécie dans la tête de la petite fille ; d’abord lorsque la famille accueillera un second enfant et aussi au fur et à mesure que la Grande petite grandit, se confronte à l’indépassable barrière des murs, et ressent le besoin et le manque d’un espace à elle, d’un espace où elle n’aurait par exemple pas honte de convier ses amies.
La Grande petite – un oxymore puissant qui dit parfaitement comment la petite fille a déteint sur la femme devenue adulte qui parle aujourd’hui et son regard rétrospectif sur l’enfance – est une élève modèle et étonne tout le monde par ses bonnes notes et sa maîtrise conjointe du portugais et du français, comme si d’ailleurs, remarque-t-elle être un enfant d’émigrés et maîtriser deux langues ou les savoirs fondamentaux constituait par essence un fait exceptionnel !!! (Oui redisons-le, il serait temps une fois pour toutes, de comprendre que les plus forts en langues ce sont les immigrés pour qui l’acquisition de ces compétences est tout simplement vitale !). Elle développe notamment un goût infini pour les mots pour les dictionnaires dans lesquels elle se plonge pour éviter les regards toujours accusateurs des autres enfants, des regards ou des attitudes qui stigmatisent sa différence et entretiennent les stéréotypes les plus éculés sur la communauté portugaise.
Résultante de l’espace réduit dont disposera la famille durant toute la jeunesse de l’autrice, se pose la question cruciale de l’intimité. Il serait d’ailleurs plus juste de parler d’une absence totale d’intimité, puisque ce dont se souvient Mariana Alves c’est d‘avoir passé une jeunesse complète sous le regard des Autres, des autres avec un grand A, c’est-à-dire les habitants de l’immeuble. Entre les Autres et eux, les gardiens et leurs enfants, une frontière tout à la fois infranchissable et toujours ignorée existe. Car si les Autres rappellent par leurs gestes, leurs paroles et leurs postures qu’il existe un monde entre ceux qu’ils considèrent comme subalternes et eux, ils n’hésitent pas a contrario et en dépit de toutes les règles de politesse qu’ils se targuent de maîtriser, à venir à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, présenter des demandes parfois rocambolesques aux gardiens ou à faire porter le regard à travers les vitres transparentes qui ne permettent jamais à la famille, même quand le rideau est tiré de bénéficier d’un lieu réellement à eux. Une vie en quelque sorte à disposition, et c’est un des très grands mérites de ce texte que de nous faire toucher du doigt, à hauteur d’enfant, cette domination sociale organisée tout autant par les rapports interindividuels que par l’espace.
Rien d’étonnant alors, relate Mariana Alves, que son obsession une fois arrivée à l’âge d’adulte, ait été d’être propriétaire d’un appartement. Un lieu fermé, inaccessible aux autres, un lieu où l’on peut circuler sans craindre le regard de qui que ce soit, un lieu où vous pouvez passer de votre chambre aux toilettes ou à la salle de bain, sans devoir transiter par un espace commun, un lieu où vous n’avez pas besoin de calculer l’angle mathématique de pénétration des regards dans votre chez vous pour être sûre de ne pas être vue sur votre canapé !
« Ce qu’elle n’aimait pas, c’était les Autres. Les Autres frappaient tout le temps. À la fenêtre. À la porte. Pour récupérer le courrier. Les clés. Dire qu’il y avait une fuite. Que l’ascenseur ne fonctionnait pas. Qu’une ampoule avait fondu. Dire d’appeler le plombier. L’électricien. Le dératiseur. Rappeler dix minutes après pour demander pourquoi le plombier n’est pas encore passé. Pour déposer un colis. Récupérer ce colis. Pour dire qu’il partait en vacances. Pour déposer les clés. Pour demander quand passerait l’homme du gaz. Pour signaler leur départ. Pour signaler leur retour. Pour savoir s’il y a quelqu’un. Pour demander si c’était possible de garder les enfants. Le chien. La belle-mère. Pour espionner. Pour embêter. Ils frappaient tôt le matin pendant le petit-déjeuner. Ils frappaient l’après-midi pendant l’heure de repos. Ils frappaient tard le soir. Ils frappaient parfois même pendant la nuit. Ils frappaient le dimanche en rentrant de week-end.
Bientôt, les Autres, mettraient une sonnette à l’extérieur. Pour ceux qui oublieraient le code. Car ils sont vieux. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas. Les coursiers Uber, Amazon et toute la clique de l’enfer. Les touristes désorientés qui auraient loué un appartement sur Booking. Les prospecteurs. Les invités. Les Autres sonnaient, frappaient à la fenêtre, à la porte sans cesse. Parfois, ils entraient même. Sans réfléchir, sans autorisation alors que la Grande petite mangeait son cordon bleu avant de retourner à l’école. Ils frappaient et ils avaient vue sur le lit superposé des enfants. »
─ Mariana Alves, La Classe et la fonction
Après la lecture du très pudique texte
de Mariana Alves,
vous ne passerez jamais plus
devant une loge d’immeuble
de la même façon.
Dix-sept pieds de long sur douze de large ; c’est la taille de la surface que la Grande petite et son père videront lors du départ en retraite de ce dernier, seul dans la loge depuis le décès de la mère. Un espace qui lui paraît encore plus petit sans rien, vide. Un espace dont les Autres les laisseront partir sans un signe, sans un geste, sans une attention ; sans aucune idée, et c’est le plus grave, de cette vie si particulière qui s’est tenue derrière la porte transparente, de cette vie sans cesse interrompue, pour leur confort.
C’est certain, après la lecture du très pudique texte de Mariana Alves, vous ne passerez jamais plus devant une loge d’immeuble de la même façon. Et c’est à cela que sert magnifiquement la littérature.



