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Astrid Monet, Soleil de cendres : L’Apocalypse à la porte

LA CHRONIQUE


Avec Soleil de cendres, Astrid Monet nous propose un roman aux confins de l’intimité et de l’universel. Une histoire de mère et d’enfant, une histoire de familles, une histoire de catastrophe environnementale. Marika, 37 ans, et son fils Solal, 7 ans à peine, viennent de quitter leur ville des bords de l’océan Atlantique et de prendre l’avion pour rejoindre à Berlin le père de Solal, Thomas, que le petit garçon n’a jamais rencontré. Ces deux-là entretiennent une relation fusionnelle faite de complicité, de malice et d’un amour sans limite. Il fait 44°, c’est insupportable, étouffant, mais ces deux-là prennent soin l’un de l’autre et traversent comme ils peuvent cette canicule inquiétante. L’histoire familiale de Marika est celle d’une famille brisée, son histoire avec Thomas le metteur en scène berlinois s’est terminée lorsque Solal avait un an et demi. Ces trois-là vont commencer un lent travail d’approche, d’apprivoisement, d’amour. Mais le vaste monde ne l’entend pas de cette oreille. Un volcan situé à l’extrémité ouest de l’Allemagne vient de se réveiller, et va transformer la ville en une désolation recouverte de cendres, et ses habitants en fuyards errants, hébétés, sans but, sans espoir de survie. Dans ce monde de cendres, les trois personnages d’Astrid Monet vont devoir s’efforcer de ne pas se perdre, de survivre. Leurs destins différents, leur courage, leur souffrance et leur amour : voilà l’histoire que nous raconte la romancière. De sa voix sensible, elle réussit à concilier l’histoire intime de cette famille et l’aventure apocalyptique que provoque le désastre environnemental, invoquant émotion et frayeur, sensibilité et angoisse face à un monde en perdition. Une lecture à la fois émouvante, angoissante, bouleversante face à un monde à l’avenir de plus en plus incertain…

L’INTERVIEW


Astrid Monet – photo Salah Chouli
Soleil de cendres est votre deuxième roman.

Oui, le premier est sorti en octobre 2018, il s’appelle A Paris coule la mer du nord.

Quel est votre parcours ?

L’écriture a toujours été là, en moi, en tant qu’enfant, qu’adolescente et qu’étudiante, mais je n’avais pas vraiment verbalisé le fait que je voulais être romancière. J’ai une double formation universitaire : des études d’histoire et des études d’allemand ; et une double vocation : le théâtre et l’écriture. Au départ, je m’étais orientée vers le journalisme. J’ai fait un certain nombre de stages, en France et en Allemagne, travaillé en tant que pigiste en Allemagne. A Berlin, je faisais partie de la rédaction d’une radio, et l’université m’a proposé une bourse pour travailler sur mon sujet de prédilection, et il a fallu que je prenne une décision. J’ai décidé de passer les concours pour entrer dans une école de théâtre à Berlin, j’ai été prise, et j’ai décidé d’arrêter d’écrire, car c’était très difficile. Autant jouer dans une langue étrangère pour le cinéma, c’est faisable et abordable, autant jouer sur scène dans une langue étrangère, malgré ma maîtrise de l’allemand, c’était très dur. C’est un engagement total, très exigeant… Il y a 10 ans, à la naissance de mon fils aîné, j’ai fait l’expérience d’un retour émotionnel vers la langue française. C’est à ce moment-là que j’ai pris la décision de revenir à l’écriture, en tant que romancière. J’avais écrit quelques nouvelles, un peu de poésie et de théâtre. J’ai voulu utiliser mon parcours académique et émotionnel.

Quand avez-vous saisi votre sujet ?

Je venais de terminer mon premier roman, il y a 4 ans. Ce roman était consacré à Paris. Et je savais que je voulais écrire sur Berlin : j’aime tellement cette ville que j’ai voulu attendre d’acquérir une certaine maturité. Par ailleurs, j’éprouve une véritable angoisse par rapport à mes enfants, à leur avenir, ainsi qu’un authentique sentiment d’impuissance et de culpabilité. Je ne suis pas une militante écologique, je n’ai pas d’engagement politique au sens propre du terme, et pourtant je voulais m’engager, à ma manière. Soleil de cendres est le résultat de cette volonté.

On éprouve à Berlin un fort sentiment de dualité. C’est également une notion qu’on ressent très fort dans votre roman : Berlin avant et après le mur, Marika avant et après la maternité, avant et après le cataclysme, le monde d’après, en quelque sorte …

En fait, quand j’ai découvert cette ville, j’étais déjà fascinée par le Berlin des années 20, les cabarets, Bertolt Brecht… Je suis arrivée à Berlin à la fin des années 90, et il y avait encore tous les stigmates de l’est et de l’ouest. Même encore aujourd’hui d’ailleurs.

Comment avez-vous réagi quand vous avez appris que ce volcan situé à l’ouest de l’Allemagne commençait à bouger ?

Cet article a été très déstabilisant pour moi. Surtout pendant la pandémie, avec les masques…

Cette histoire de masques est également très symbolique. Comment avez-vous contourné l’aspect du masque de comédien qui est également présent dans votre roman.

Quand j’écris, je suis vraiment chaque personnage : il y a une véritable incarnation. Mais je n’ai pas utilisé le masque consciemment comme le symbole de l’acteur.

Vous écrivez une histoire qui est à la fois très intime et très universelle. J’imagine que vous avez dû beaucoup travailler pour faire passer l’idée que cet enfant n’avait jamais vu son père ?

J’ai toujours voulu rester à la frontière de l’apocalypse, sans pour autant sombrer dans le pathos. J’ai voulu travailler le thème de la famille sous différents prismes : celle de Marika avec la mort des parents, celle de Marika, son fils et le père de son fils. La famille, c’était le sujet sans vraiment l’être. Il a donc fallu travailler la nuance, toujours.

Comment avez-vous fait pour équilibrer l’histoire intime et l’histoire dystopique universelle ? C’est peut-être votre grande réussite car les lecteurs sont ainsi : des être intimes et des êtres universels.

Je voulais vraiment que les deux constituent un tout. J’ai donc travaillé dans ce sens en permanence.

Est-ce qu’il n’est pas difficile de s’engager aujourd’hui ? Avec d’un côté l’envolée de l’écologie et de l’autre l’aggravation de la situation du monde ?

Je pense que la situation de crise peut aboutir à des solutions de solidarité, pourquoi pas ? Même si je ne suis pas nécessairement très optimiste.

La relation très forte que Marika entretient avec son fils est très ambiguë, surtout au moment où elle décide de laisser Solal seul avec son père alors qu’ils ne se connaissent pas.

Je voulais absolument que le petit garçon se retrouve tout seul avec son père. J’ai travaillé mes personnages dans ce sens : je voulais que les deux personnages, Marika et Thomas, soient imparfaits, et pas nécessairement comme on les attend. Dans cette situation d’urgence, Thomas se révèle en tant que père et Marika se révèle à travers son appareil photo : tout à coup, elle cesse de voir le monde uniquement à travers son fils mais avec un vrai regard. J’avais ce besoin d’évolution des personnages.

A un moment, Marika se retrouve dans la rue, recouverte de sang, au milieu des gens hébétés. Et là, on a l’impression qu’elle perd la raison : elle se met à appeler son fils alors qu’il ne peut pas être là… On a la sensation qu’elle se brise, qu’elle casse sa carapace de résistance.

C’est vrai. Un peu avant dans le livre, on assiste à un petit moment qui annonce cela : celui où, dans l’appartement, elle ne trouve plus son fils et commence à s’affoler. J’ai voulu que mes personnages ne soient pas lisses, les pousser dans des situations extrêmes.

Vous avez créé une situation orwellienne, qui nous fait penser à ce que nous sommes en train de vivre avec la crise sanitaire, et qu’on n’aurait jamais cru si on nous l’avait annoncé il y a quelques mois. Et c’est à Berlin que vous l’avez créée.

J’ai un énorme amour pour cette ville, qui se reconstruit à l’infini. Berlin est le symbole de l’histoire du XXe siècle, cette ville a le pouvoir de se relever sans cesse. Pour moi, choisir Berlin c’était aussi déterminé par une note d’espoir, une idée de reconstruction.

Cet hommage à Berlin, l’avez-vous conçu consciemment ?

Non, pas vraiment. Mais au final je l’assume pleinement. Et mon amour de la langue allemande a également joué un rôle majeur. Je voulais montrer cette langue, la mettre en lumière.

Que pensez-vous de l’évolution récente de la ville, avec ses hausses de loyers invraisemblables ?

Je vais à Berlin régulièrement depuis plus de 20 ans, et effectivement on assiste actuellement à une forme d’exclusion d’une certaine partie de la population. Quand je vivais là-bas, on pouvait déménager quand on voulait, ça ne coûtait rien du tout.

Cette question est-elle aussi grave que celle de l’environnement ?

Les deux sont dramatiques… Elles participent au changement du monde, et pas pour le meilleur. Face aux questions environnementales, on est obligé d’avoir une approche collective, et donc forcément de tenir compte des aspects sociaux.

Pensez-vous que la solidarité, et la naissance de nouvelles communautés à laquelle vous faites allusion à la fin du roman, sont une issue possible ?

Honnêtement, je n’en sais rien. Je pense que cette nouvelle approche fait partie des solutions éventuelles, mais je ne suis pas sûre qu’elle soit viable. J’ai lu un certain nombre de reportages sur ces nouvelles communautés qui tentent de vivre en autogestion : cela va être intéressant de suivre ces projets et de voir s’ils fonctionnent. Dans le livre, j’ai surtout voulu mettre en lumière l’importance des rencontres : personnes, œuvres d’art, situations… J’avais envie de montrer à quel point l’aspect émotionnel pouvait être déterminant dans l’évolution de notre monde.


Soleil de cendres d’Astrid Monet

Agullo éditions, août 2020

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