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Matt Johnson : Reinfected

Ecrit par Miss Mogador

Il y a des moments dans la vie où une personne, un livre, un film ou une chanson nous touche au point de modifier notre mode de pensée de façon durable. Cette chronique a été très difficile à écrire tant l’attachement que j’ai pour The The et l’album Infected en particulier, découverts ensemble l’année de mes 15 ans, est personnel et que je craignais que cela m’empêche d’en parler avec objectivité. Je n’oublierai jamais ce jour de septembre où, en allumant la télé, j’ai découvert pour la première fois l’artiste qui allait complètement bouleverser mon adolescence et ma vie de jeune adulte. Je me souviens encore être restée immobile devant l’écran, fascinée par les images de la vidéo de Heartland et surtout comme hypnotisée par la voix de Matt Johnson répétant en boucle « This is the 51st state of the USA ». J’ai tout de suite écrit le nom du groupe et le titre de la chanson puis patienté de longs mois avant de pouvoir monter à Paris me procurer l’album.

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Une fois la K7 de Infected en ma possession, je l’ai vite glissée dans mon walkman, déplié le livret avec les paroles et me suis plongée dans l’écoute des chansons. Dense et cinématographique, Infected révèle tout le talent d’auteur et de compositeur de Matt Johnson. La puissance rageuse des cuivres et de l’orchestration symphonique renforcent la part dramatique des textes où il est question de solitude, d’introspection, de religion, du SIDA, de politique, etc. Bref, tout ce qui peut animer la réflexion d’un adulte en colère contre le monde dans lequel il vit. Ce serait présomptueux de ma part de dire qu’à 15 ans j’avais une conscience politique, j’étais bien trop jeune et insouciante. Mais Heartland a été un véritable déclic pour moi, c’était la première fois que j’attachais autant d’intérêt aux paroles d’une chanson qu’à la musique. Cet album prophétique et sans compromis, dont les textes en 1986 dénonçaient l’impérialisme américain et l’accroissement des tensions au Moyen-Orient, demeure malheureusement plus que jamais d’actualité.

A l’occasion des trente ans de l’album Infected, l’Institute of Contemporary Arts (ICA) de Londres a organisé le mois dernier une série de projections du film éponyme. Elles furent chacune suivie d’une séance de questions-réponses animée par l’organisateur de l’événement Tom Wilcox en présence de Matt Johnson, fondateur et membre permanent du groupe dont les apparitions publiques sont rares. Il est revenu sur le tournage des huit vidéos du film qui a accompagné la sortie de l’album ainsi que l’enregistrement de celui-ci. Il a également évoqué la sortie, l’an prochain, d’un album de reprises de ses chansons par d’autres artistes, ainsi que d’une biographie qui est actuellement en cours d’écriture par Neil Fraser. J’ai eu la chance d’assister à la deuxième projection où était présente Johanna St Michaels qui réalise un documentaire sur Matt Johnson et dont la sortie en salle est également prévue dans le courant de l’année prochaine. C’est au lendemain de la dernière séance que j’ai rencontré Mattqui m’a aimablement reçue dans son appartement de l’East End de Londres pour parler du film, de politique et de ses plans pour l’avenir, entre autres choses.

Matt Johnson - Bible

Matt Johnson sur le tournage de The Mercy Beat

Comment a débuté ce projet ?

Il y avait beaucoup de pression de la part de CBS pour faire une tournée mondiale avec l’album Infected car j’avais refusé de le faire avec Soul Mining [le précédent album]. Mais je n’avais vraiment aucune envie de monter sur scène. Aussi Stevo Pearce [le fondateur du label Some Bizarre et également le manager de The The à l’époque] et moi avons réfléchi ensemble à une stratégie afin de promouvoir l’album tout en évitant de partir en tournée. Nous avons eu l’idée de ce film mais il a fallu ensuite persuader CBS car le budget était vraiment conséquent pour l’époque [500.000 £ pour l’album et le film]. Alors oui, c’était un investissement énorme mais d’un autre côté cela évitait à la maison de disques de financer une tournée coûteuse. J’ai menacé de refuser toute promotion de l’album s’ils ne nous donnaient pas l’argent pour faire le film. Je m’engageais, en échange, à voyager dans le monde entier pour faire toutes les interviews qu’ils voulaient et j’ai tenu ma promesse : je suis allé en Nouvelle-Zélande, en Australie, aux États-Unis, et en Europe continentale. Je crois avoir donné plus de mille interviews pour promouvoir Infected ! Le choix pour CBS était donc simple mais il a vraiment fallu que Stevo les harcèle pour s’assurer d’obtenir l’argent. C’était quand même un très grand engagement de la part de la maison de disques et c’est vraiment tout à leur honneur de nous avoir accordé le budget.

Comment décrirais-tu le film ?

Nous avons travaillé avec 4 réalisateurs différents. J’ai donc essayé de faire en sorte qu’il y ait un fil conducteur grâce à de petits détails. Par exemple avec un masque que je porte et qui apparaît dans deux vidéos [Angels Of Deception et Mercy Beat]. Dans Mercy Beat, la dernière chanson de l’album et du film, on peut voir des extraits de toutes les autres vidéos. Et pour créer encore plus de lien, on voit apparaître à l’écran, entre chaque vidéo, quelques paroles des chansons de l’album que j’ai légèrement modifié. Bref, j’ai essayé de rendre le tout cohérent en insérant des éléments de chacune des vidéos les unes dans les autres. Le tournage a eu lieu dans différents pays [les Etats-Unis, la Bolivie, le Pérou et l’Angleterre] et c’était un peu compliqué de conserver cette continuité. J’ai travaillé en studio avec trois co-producteurs et des dizaines de musiciens, les sonorités de cet album sont donc très variées et aucune des chansons de l’album ne se ressemble. Il fallait donc aussi que chaque vidéo soit différente. L’autre soir, avant les projections, j’ai revu seul le film pour la première fois depuis 30 ans et j’ai été agréablement surpris : on a vraiment réussi à créer une trame et dans l’ensemble le film résiste bien à l’épreuve du temps.

Les vidéos semblent avoir une plus grande importance pour Infected que pour n’importe quel autre de tes albums. Dirais-tu que c’était un phénomène d’époque ? La musique des années 80 étant indissociable des vidéo-clips et MTV.

Nous n’avions que deux choix de promotion à l’époque : faire des vidéos ou partir en tournée. Il était également possible de faire les deux mais je savais que je ne voulais pas faire de la scène. Les vidéos étaient évidemment un moyen fantastique pour faire passer des idées et nous avions, grâce au budget et aux réalisateurs, une belle occasion avec ce film.

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Matt Johnson et son frère Andrew « Andy Dog » Johnson

En parlant d’image, de quelle manière ton défunt frère Andrew « Andy Dog » Johnson a-t-il collaboré à ce projet (en dehors de l’illustration de la pochette de l’album) ?

Andrew a été impliqué sur le tournage de Angels Of Deception. Nous avons donné vie à ses dessins par le biais d’une animation, et sur Mercy Beat, nous en avons pris d’autres pour couvrir la voiture et quelques-uns des masques. Nous avons essayé d’insérer le plus possible ses illustrations dans les vidéos.

J’ai lu que tu allais publier, via ta société d’édition Fifty First State Press, un recueil de ses illustrations. Est-ce que cela sortira bientôt ?

Andrew était très prolifique, il y a une quantité énorme de livres et carnets de croquis et je voudrais lui rendre justice. J’aimerais avant tout être en mesure de voir l’ensemble de son travail afin de sélectionner ce qui, selon moi, est le plus représentatif de son style et de chaque époque. Pour cela, j’ai absolument besoin de cataloguer et numériser toutes ses archives, car je ne voudrais pas éditer un livre pour ensuite tomber sur d’autres illustrations incroyables. Je vais également proposer aux personnes qui le connaissaient d’écrire des textes. Ces choses prennent du temps et c’est un de mes projets pour les deux années à venir.

Comment as-tu rencontré les différents réalisateurs ?

Je connaissais déjà Tim Pope, il avait travaillé à de nombreuses reprises avec le groupe Soft Cell qui était sur le même label que le mien [Some Bizarre]. Je l’ai recontacté aussitôt que nous avons eu l’idée de faire Infected. J’avais trouvé ses idées pour mes vidéos très originales, j’ai particulièrement aimé celles pour Out Of The Blue et Twilight Of A Champion. J’ai connu Peter « Sleazy » Christopherson lorsqu’il était encore membre de Throbbing Gristle. Il a ensuite monté Psychic TV, groupe également signé chez Some Bizarre, cela a donc été simple de travailler avec lui. J’ai rencontré Mark Romanek lors d’un de mes passages à New York, il voulait que je lui dédicace un de mes disques. Il n’avait pas encore réalisé de film à l’époque, il m’a dit qu’il aimerait faire une vidéo et j’ai accepté.

Matt Johnson sur le tournage de Infected

De quelle manière as-tu collaboré avec eux ? Tu sembles avoir une idée assez claire de ce que tu souhaites accomplir.

J’ai pu mettre en scène la plupart de mes idées avec Sleazy car je savais exactement ce que je voulais. J’avais un scenario pour Heartland et des plans bien précis pour Infected et Mercy Beat. J’ai laissé plus de contrôle à Tim Pope, les quelques idées qu’ils m’avaient soumises m’avaient tout de suite plu. J’ai aussi été impliqué dans toutes les étapes du processus créatif, le montage final en particulier, car je voulais m’assurer qu’on garderait une certaine continuité grâce aux petits détails dont je parlais plus tôt. Mais j’ai tout de même laissé beaucoup de liberté aux réalisateurs, ce sont tous des gars talentueux et je voulais absolument qu’ils apportent leur propre enthousiasme et passion au projet.

La réalisation de ce projet a quand même été une aventure incroyable : 62 musiciens dont un orchestre symphonique, trois co-producteurs, quatre réalisateurs, des lieux de tournages improbables, etc. Comparé à Soul Mining, c’était d’une ampleur exceptionnelle. N’as-tu pas pensé que c’était peut-être trop ambitieux ?

Pas du tout ! J’étais très ambitieux, je voulais que ce soit énorme. Tu sais, j’avais seulement 23-24 ans et je visais les étoiles avec ce projet. Infected était le produit d’une imagination plutôt débordante et je souhaitais que le résultat soit acoustiquement énorme, que cela sonne cinématographique et spectaculaire. Les vidéos devaient être visuellement à la hauteur de l’album. C’était un projet collaboratif et beaucoup de gens formidables étaient impliqués. Étant le seul membre permanent de The The, j’ai évidemment choisi moi-même les personnes avec lesquelles je souhaitais collaborer mais l’alchimie ne prend pas forcément. Il faut avoir une vision claire et elle est restée assez constante tout au long du projet. C’était sans équivalent à l’époque et j’en suis très fier.

Avais-tu déjà tout planifié dans ta tête ?

Le projet s’est développé naturellement, une idée menant à une autre. Mais l’ampleur, la structure dramatique et l’intensité ont bien sûr été prévues en amont. Les détails sur la façon d’opérer sont venus plus tard.

« L’écriture est une catharsis, c’est la partie la plus satisfaisante pour moi dans le processus créatif. »

Tu as placé la barre tellement haut, j’imagine que tu as dû être au bord de l’épuisement à la fin du tournage.

On a beaucoup plus d’énergie quand on est jeune mais oui, ces trois années de travail ont été très fatigantes. Entre l’écriture, la composition, l’enregistrement et le tournage, c’était vraiment intense. Je voulais de l’authenticité et pousser dans toutes les directions pour rendre le projet aussi dense et sincère que possible. J’avais un mode d’écriture qui était proche de la méthode de jeu d’acteur. Je suppose que d’une certaine façon c’était un peu prétentieux mais je voulais vivre tout ce que j’écrivais et écrire sur des choses que je vivais. Certains lieux de tournage ainsi que les scènes que nous filmions étaient assez « hardcore ». Le film a été interdit aux moins de 18 ans à cause de la scène où je mets un pistolet dans ma bouche et celles dans le bordel. Mais ce n’est rien par rapport à ce que l’on peut voir aujourd’hui : la culture est devenue tellement violente et sexualisée que cela parait maintenant très léger en comparaison. Je pense que ce qui ressort le plus c’est l’aspect socio-politique de mes textes, en particulier mes chansons à propos de la politique étrangère américaine. Mais cela a été tellement épuisant d’être dans cette intensité maximum pendant aussi longtemps, que j’ai eu besoin d’une pause.

Dirais-tu que ce projet a été comme une sorte de catharsis pour toi ?

Quelle que soit la forme d’expression artistique, les gens font ce qu’ils font parce qu’ils ressentent le besoin impérieux de créer. L’écriture est une catharsis, c’est la partie la plus satisfaisante pour moi dans le processus créatif. Et dans une certaine mesure l’enregistrement en studio aussi. Le moment de pure créativité est dans l’écriture, puis l’enregistrement et la performance live d’un album. Mais la partie promotionnelle est ennuyeuse. Ça n’a plus rien à voir avec la création, on essaie seulement de se rappeler ce qu’on a créé plutôt que de créer. Mais oui, la composition et l’écriture de chansons sont cathartiques.

Qu’en est-il de la scène ?

Je joue live depuis l’âge de 11 ans, il n’y a rien de cathartique à cela. Ça ne me dérange pas mais je n’ai aucune envie pressante de monter sur scène. C’est agréable et amusant mais pas un désir brûlant. Je préfère être dans un studio que sur scène.

Quel a été le processus créatif de cet album? As-tu commencé par l’écriture ou la composition ?

Je commence généralement par la musique, l’écriture vient au cours de la composition. J’ai des carnets remplis d’idées de paroles que je développe au fur et à mesure que je compose.

Soul Mining était un album introspectif et sombre. Qu’est-ce qui t’as poussé vers l’écriture de textes sociaux et politiques ?

Cela n’aurait eu aucun sens de faire un nouvel album identique à Soul Mining. Je n’avais que 21 ans lorsque je l’ai écrit, j’avais donc forcément évolué. Et puis c’est beaucoup plus exaltant de trouver de nouvelles sources d’inspiration, non ?

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Matt Johnson sur le tournage de Heartland

Ta description de l’Angleterre de l’ère Thatcher était glauque et sordide, en particulier dans la chanson Heartland. Ne penses-tu pas que cela s’est amélioré depuis ?

Dans une certaine mesure, oui. La ville de Londres a malheureusement perdu beaucoup de son charme à cause de la dérégulation massive des lois d’urbanisme, ce qui a entraîné la destruction d’un grand nombre de beaux bâtiments et du patrimoine local. De plus, il y a un nombre massif d’investisseurs étrangers qui se sont accaparés le marché de l’immobilier, provoquant ainsi une pression à la hausse sur le niveau des loyers ce qui a pour conséquence de pousser les londoniens à s’installer de plus loin en plus loin du centre. Il y a des quartiers de Londres qui sont maintenant mieux entretenus et bien plus agréables mais la ville a perdu une partie de son âme en échange. Mais comme évoqué dans Heartland, nous avons toujours un système de classes sociales très rigide : la classe ouvrière, la classe moyenne, la classe moyenne supérieure, la classe dirigeante, etc.

Mais ce système de classes existe partout.

Pas parmi les étrangers vivants en Angleterre. D’ailleurs, beaucoup de mes amis à Londres ne sont pas anglais car j’aime le fait qu’ils n’aient rien à voir avec ce système. En fait, je me sens plus à l’aise en compagnie de personnes d’origine étrangère car elles sont beaucoup plus décontractées. Les britanniques ont toujours du mal à se débarrasser de ce problème de classes sociales… Nous avons historiquement deux principaux partis politiques et chacun représente une classe sociale. Il y a d’une part le Parti conservateur qui représente les «propriétaires» de ce pays et d’autre part le Parti travailliste qui représente la classe ouvrière mais ça c’était avant qu’il ne se soit fait récupérer par les représentants du patronat, Le New Labour de Tony Blair étant devenu une des extensions du monde des affaires. Il y a actuellement une lutte interne chez les travaillistes, Jeremy Corbyn souhaite que le parti retrouve son âme et devienne à nouveau le représentant des ouvriers du pays.*

Je n’ai pas rencontré ce problème aux Etats-Unis, même si là-bas il dispose d’un tout autre système de classes. Ici, cela est principalement fondé sur votre hérédité, vos origines. Là-bas, cela repose essentiellement sur l’argent bien qu’il y ait aussi l’élément WASP [White Anglo-Saxon Protestant] à prendre en compte.

J’ai passé beaucoup de temps en Suède, Göteborg a une population plutôt de classe ouvrière et Stockholm une population issue de la classe supérieure. Il y a un peu de tensions entre les deux villes. Donc oui, il y a effectivement des problèmes de classes sociales partout mais cela est plus prononcé en Angleterre. Il y a un flux permanent d’immigration dans ce pays et je souhaite que cela ait un effet positif.

Notre système scolaire est également touché. Nous avons les écoles publiques, pour les personnes d’origine modeste, et deux types d’écoles privées. Il y a celles pour les personnes issues de la classe moyenne et celles, comme Eton et Harrow, réservées aux personnes de la classe supérieure. Les futurs dirigeants de ce pays, sortis tout droit de Cambridge ou Oxford sont ensuite parachutés dans le monde de la politique ou des médias. Ils sont formatés, depuis leur naissance, pour gouverner ce pays et je trouve ça détestable. Je pense personnellement que les écoles privées ne devraient plus exister et qu’il devrait y avoir un système unique d’éducation.

Concernant la monarchie, la Reine ne me dérange pas mais j’ai un problème avec l’institution de la monarchie. Je pense que l’on devrait la démanteler pièce par pièce et réquisitionner toutes les propriétés pour construire des écoles, des bibliothèques et des hôpitaux. La Reine ou le Prince Charles pourraient conserver leur statut à titre purement honorifique mais seraient dénués de pouvoir. J’aimerais que l’on abolisse ce système aristocratique et cette forme «d’apartheid» éducatif. Que l’on investisse pour pouvoir offrir d’excellentes possibilités d’éducation à tous.

Seulement alors, les gens issus de la classe ouvrière pourront s’élever jusqu’à devenir premier ministre ou être chef d’entreprise. Je sais qu’il y a des entrepreneurs qui sont partis de rien mais ce sont des exceptions contrairement aux personnes qui sont formées pour diriger le pays et à qui tout est offert. Le simple fait que l’on parte du principe qu’ils seront nos dirigeants me dérange. Et cela s’avère toujours d’actualité ! Il n’y a qu’à voir notre précédent ou actuel gouvernement : l’ancien Premier ministre David Cameron, George Osbourne et Boris Johnson ont tous étudié dans la même université élitiste d’Oxford. C’est ridicule ! Quand allons-nous enfin avoir de véritables héros, issus de la classe ouvrière, à un poste de pouvoir ?

La chanson Heartland n’était-elle pas trop pessimiste ? L’Angleterre est-elle encore le 51ème état des Etats-Unis ?

C’est toujours vrai ! Je ne dirais pas que c’est une vision pessimiste mais réaliste parce que nous nous sommes encore plus intégrés dans l’empire américain et sommes de moins en moins indépendants. Rappelle-toi qu’en 1986, nous n’avions pas encore été entraînés dans toutes ces guerres au Moyen-Orient. L’Angleterre n’est plus un État souverain et nous ne contrôlons plus notre politique étrangère. Les grands pays Européens ne sont plus de grandes puissances. Je pense que Heartland était réaliste, ce que je voyais autour de moi est toujours d’actualité. « This is the land where nothing changes … the land of blue-blooded babies » (C’est le pays où rien ne change … le pays des bébés au sang bleu) Mais c’est toujours le cas ! On nous lave le cerveau en nous bombardant constamment de photos des mariages princiers et de leurs bébés, en nous disant qui exactement va être en charge du pays, qui doivent être nos dirigeants. Je ne pense vraiment pas qu’il y ait quoi que ce soit dans cette chanson qui ne soit pas toujours d’actualité.

Ne penses-tu pas parfois que les gens sont maintenant plus conscientisés ?

Grâce au développement d’Internet et à l’émergence de médias alternatifs, les gens ont désormais accès à diverses sources d’information et ils commencent à se rendre compte que les nouvelles délivrées par la BBC ou The Guardian, journal qui est censé être de tendance «progressiste libérale», sont complètement biaisées. Les médias dits «libéraux» sont tout autant les gardiens de l’establishment que le Parti conservateur. On sait tous à quoi s’attendre avec Rupert Murdoch, plus personne n’est dupe. Mais les faux médias libéraux tels que The Guardian et la BBC sont plus nuisibles et dangereux car les gens ont tendance à leur faire confiance. Ils pensent que The Guardian est un journal plutôt de gauche alors qu’il est «néo-libéral». Le fait d’être exposé à des médias alternatifs et des journalistes indépendants, de pouvoir échanger des points de vue différents via les plateformes sociales, tout cela facilite cette prise de conscience.

C’est une époque passionnante parce que les gens ont soif d’information et je pense que c’est très positif malheureusement il y a toutes ces guerres interminables contre des pays musulmans. Après les attentats du 11 septembre 2001, Les américains ont établi une liste de pays qu’ils ont dit vouloir anéantir et ces pays ont depuis systématiquement été détruits. Ils tentent désespérément d’achever la Syrie puis ce sera au tour de l’Iran. Dieu sait à quelle fin, peut-être une hégémonie mondiale afin de contrôler les ressources naturelles. Comment pouvons-nous arrêter cette machine de guerre qu’est l’OTAN de dévorer de grandes zones de la planète ? C’est une question délicate. Et qui est l’État islamique ? Quelles sont les sources de financement de l’État islamique ? Nous savons que Al-Qaïda et Oussama ben Laden étaient des produits de la CIA. Qui peut dire si dans dix ans l’État islamique ne sera finalement pas identifiée comme étant une sorte d’armée de terroristes de substitution créé par l’Occident ? Et pourquoi l’État islamique attaque la Syrie et pas Israël ? Tu ne trouves pas ça étrange ? Si ces terroristes sont vraiment ce qu’ils prétendent être et bien ils s’attaquent à des cibles plutôt inattendues. On ne sait pas, c’est un mystère.

Out Of The Blue est un titre très torturé, une chanson sur la culpabilité. Je trouve qu’il y a un élément religieux dans le dégoût de soi de cet homme. Te considères-tu comme une personne spirituelle ?

Je suis contre l’institutionnalisation de la religion. Il y a un proverbe anglais qui dit : « Those nearest to church are furthest to God » (Être homme d’église n’est pas toujours être homme de Dieu). J’ai souvent constaté que les personnes les plus pieuses sont les plus hypocrites et que les personnes les plus spirituelles sont issues de tous les horizons et n’ont pour la plupart jamais mis les pieds dans une église, une mosquée, une synagogue ou un temple. Ce sont des personnes naturellement bonnes. Pour moi, la spiritualité ou la vie spirituelle doit être en corrélation directe avec la gentillesse et les actions de chacun dans la vie. Je pense que c’est le problème que j’ai avec la religion : plus de bonnes paroles que d’actions. S’agissant de cette chanson, il y est question de sentiments profonds de solitude et de dépendance sexuelle, de la lutte entre le monde spirituel et le monde matériel. Tom Waits devait produire Out Of The Blue et Heartland mais divers événements sont venus contrarier nos projets : il a renvoyé son manager, sa femme a accouché, il essayait de finir son propre album, etc. Il ne pouvait pas prendre d’autres engagements. Je suis curieux de savoir quel aurait été le résultat s’il avait pu les produire.

« On ne peut pas adapter une chanson aux désirs de nos fans. On doit écrire sur ce que l’on éprouve et espérer que cela plaira. »

Tu abordes également le thème des relations amoureuses, comme ce duo avec Neneh Cherry pour Slow Train to Dawn. À ce propos, comment l’as-tu rencontrée ?

Neneh Cherry chantait dans un groupe dont j’étais fan qui s’appelait Pop Group. Elle a également fait partie de Rip Rig + Panic et Float Up CP dont j’avais beaucoup aimé l’album Kill Me In The Morning. Je cherchais quelqu’un avec qui faire un duo pour Slow Train to Dawn et dès que j’ai entendu sa voix j’ai tout de suite pensé qu’elle serait la personne idéale. J’ai passé quelques coups de fil et j’ai réussi à la contacter. C’est une personne charmante qui a un grand sens de l’humour. Et comme on peut le constater dans la vidéo, elle était vraiment très enthousiaste. Cela a été un réel plaisir de travailler avec Neneh, c’est une femme talentueuse et sympathique.

Tu exprimes souvent des points de vue très personnels dans tes chansons. N’as-tu jamais été inquiet de dérouter tes fans ?

Il faut éviter de penser à ça car si notre seul objectif est de plaire aux gens, on finit par devenir un compositeur de jingles publicitaires. Alors bien sûr que l’on a envie que les gens aiment nos chansons, qu’elles les fassent réagir, mais on ne peut pas composer une chanson dans le seul but de plaire fans. On doit écrire sur ce que l’on éprouve et espérer que cela plaira. Si on est sincère dans sa démarche et que l’on exprime une vérité personnelle, alors on n’a rien à craindre. On espère juste que ça sera bien reçu mais il n’y a rien de plus que l’on puisse faire.

Les critiques de musique anglais peuvent être odieux parfois et ne nous aident pas vraiment mais cela dépend aussi du soutien que les maisons de disques doivent apporter aux artistes. NakedSelf était un grand album mais Interscope et Nothing Records n’ont pas été à la hauteur. C’était un désastre, ils n’ont pas levé le petit doigt pour ce disque qui a pourtant obtenu les meilleurs critiques que j’ai jamais eues. C’était également ma plus longue tournée : nous avons été sur les routes pendant 14 mois, principalement aux États-Unis. Cela a vraiment été très démoralisant. Tout ce que j’espère c’est que suffisamment de gens soient exposés à ce que je fais et écoutent mes chansons, la plus grande difficulté étant de porter à l’attention du public mon travail. Ce n’est pas évident car il y a aujourd’hui mille fois plus de groupes qu’à mes débuts de sorte que la compétition est écrasante. Je me suis éloigné depuis une dizaine d’années et me suis déconnecté d’une grande partie de mon public ce qui est une situation difficile.

Avant la projection du film Infected, on nous a montré la bande-annonce d’un documentaire sur ta condition d’artiste engagé. Peux-tu m’en dire un peu plus ?

Ce documentaire s’appelle Radio Cineola: The Inertia Variations et il est réalisé par une documentariste suédoise qui s’appelle Johanna St Michaels. Il est actuellement en cours de montage et sera, je l’espère, bientôt projeté en salles et dans les festivals. Le titre est inspiré d’un texte du poète John Tottenham, «Inertia Variations». Je suppose que cela à fait écho à ma propre inertie créative, écrire et interpréter de nouvelles chansons. Mais je fais beaucoup d’autres choses, j’anime des émissions de radio depuis cette pièce [salon/bureau de son appartement].

Crédit photo : © copyright Gillian Glover

Crédit photo : © copyright Gillian Glover

Tu as d’ailleurs interprété une nouvelle chanson lors de l’émission musicale.

Oui, le titre est We Can’t Stop What’s Coming et elle va être mixée. C’est peut-être la première chanson d’un nouvel album, je ne me suis pas encore décidé. Le documentaire parle justement de mon émission de radio, Radio Cineola, pour laquelle j’ai réalisé des interviews politiques et invité des musiciens à interpréter mes chansons. Les artistes qui reprennent mes titres seront également dans le documentaire. Il s’agit de Thomas Feiner, Colin Lloyd Tucker, Tom Bright, Liz Horsman et Meja Kullersten. Ce ne sont pas des personnes célèbres mais je les connais bien et leurs interprétations de mes chansons sont magnifiques.

Parallèlement à cela, tu travailles sur une biographie et un nouvel album.

Neil Fraser [le biographe officiel de Matt Johnson] est en train d’écrire ma biographie, nous en sommes déjà à plus de six chapitres. Il y aura un triple album CD qui sortira en même temps que le documentaire. On y trouvera les interviews politiques, les reprises de mes chansons ainsi que du spoken word. Tout cela devrait sortir l’année prochaine.

Quels sont les nouveaux artistes que tu as écouté récemment ?

Je n’ai aucune attirance particulière pour la scène musicale actuelle. Il y a de la musique partout où on va maintenant : les bars, magasins, etc. Ce n’est plus apprécié à sa juste valeur. Je préfère le silence et lorsque je décide d’écouter de la musique je choisis avec soin. Ce que j’écoute en ce moment ? Allons jeter un coup d’œil à mes disques [il m’emmène vers sa platine, tout autour des dizaines de boîtiers de CD tapissent le sol]. Alors, j’écoute Max Richter, Arvo Pärt, Manitas de Plata, Tony Scott, Gerry Mulligan, du jazz de la New Orleans, Augustus Pablo, Popol Vuh, Django Reinhardt, Leonard Cohen, David Bowie, les premiers enregistrements de Tangerine Dream, Karlheinz Stockhausen, Miles Davis, Philip Glass, Roy Bird et beaucoup de bandes originales de films. Il n’y a rien de récent, par contre c’est éclectique. Mais la plupart du temps je préfère le silence, pour me détendre et me vider la tête.

*Jeremy Corbyn sera réélu à la tête du parti travailliste deux semaines après l’interview

Propos recueillis le 05 septembre 2016 à Londres

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2 commentaire(s)

  • Article intéressant. Grand artiste, trop rare. Infected n’est probablement pas le meilleur album de The The, mais « Out of the blue… » est un fabuleux ovni musical, et « Heartland » un très beau manifeste. L’influence de Matt Johnson, reconnue ou pas, est évidente, et il a toujours su s’entourer des meilleurs. Ce n’est pas un hasard si un Johnny Marr devait le rejoindre déjà avant de créer les Smiths, ni si Lloyd Cole était présent sur « Nakedself ». Dommage qu’il n’aime pas plus que cela la scène, car pour l’avoir vu au Grand Rex en 1994 de mémoire, il y était très bon. Et « Versus the World » est probablement un des meilleurs lives jamais captés, mais jamais édité en DVD*: Matt, si tu nous lis…

    *Uniquement en VHS (les plus de 40 ans comprendront)…

    • Merci Michel! Je suis contente que cette interview vous ait plu, cette rencontre avec Matt Johnson est certainement un des moments les plus forts de ma vie. Je ne sais pas si Infected est son meilleur album ou non, mais c’est sans aucun doute le plus important pour moi. J’étais également présente au concert du Grand Rex (le jeudi 3 juin 1993, j’ai toujours mon ticket). Oui, dommage qu’il n’ait jamais édité ses concerts en DVD ou CD mais j’ai un excellent bootleg de « Versus the World ». Déniché aux puces de Saint-Ouen il y a une vingtaine d’années…

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