Littérature Francophone

« Mes Pas Vont Ailleurs » de Jean-Luc Coatalem

[mks_dropcap style= »letter » size= »52″ bg_color= »#ffffff » txt_color= »#5ca834″]L[/mks_dropcap]e parcours d’un butineur d’histoires est jalonné de rencontres en tout genre et chacune d’entre elles possède sa volonté propre. Il y a les bouquins de passage, les volumes abandonnés, les recueils que l’on survole, ceux que l’on ouvre trop tôt. Ceux qui attendent leur heure, ceux qui se refusent à nous. Les insoupçonnés, les indomptables, ainsi que les compagnons ad vitam aeternam.

Et, au milieu de ces mille et un rendez-vous, se révèle bien souvent une relation singulière, indélébile, avec une plume en particulier, ombre bientôt imprimée sous la nôtre, guidant nos pas romanesques dans le réel.

Malgré son goût de l’ailleurs et sa prédisposition au bourlingage, Jean-Luc Coatalem n’a pas eu besoin de se retrouver à l’autre bout du globe pour mettre la main sur celui qui le hantera, puisque c’est à Paris, chez un libraire riche en livres d’occasion, que ses doigts se refermeront subrepticement sur un livre de Victor Segalen, ce romancier brestois, médecin errant sur les traces de Rimbaud et Gauguin, sinologue sinuant entre les stèles d’une Chine Ancienne…

« Qui êtes-vous, Victor Segalen ? (…) Breton. Brestois. Militaire, marin et poète. Cavalier émérite, marcheur infatigable, vous restez distant et troublant. (…) Cette fois, vos pas m’auront entrainé dans votre sillage. Mon souffle mélangé au vôtre dans le roman vrai de votre vie. »

Jean-Luc Coatalem est lui aussi brestois, il a enquêté puis écrit sur Gauguin et sait chevaucher les différentes latitudes de notre planète.

On pourrait presque croire à une invention de toute pièce de la part du reporter tant le champ de correspondances entre les deux hommes apparaît aussi vaste que magnétique. Mais il est des synchronicités qui dépassent la fiction pour mieux mettre en lumière un jeu d’échos séculaires.

À travers un monologue vagabond qu’il adresse à l’auteur de René Leys, Jean-Luc Coatalem nous offre une « approche buissonnière » de ce personnage nietzschéen habité par « l’or du temps ». Poursuivant des traces labyrinthiques sous couvert d’une prose limpide, il dérobe à l’histoire des éléments biographiques pour mieux esquisser, en pointillé, les fragments intérieurs d’un individu consumé par son désir impérial de liberté.

« Vous plongez, happé par une réalité qui se déroule et s’enroule sous vos pas, vos sabots, selon votre énergie et votre souffle. (…) La curiosité est un élixir qui enivre et pousse plus loin, plus vite… »

Possédant vraisemblablement le pied marin, il louvoie face au lecteur, lui présentant un voile moins diaphane dès que son opiomane météorique semble trop à découvert… Ainsi Victor Segalen ne nous apparaîtra jamais comme un être véritablement de chair et de sang, mais davantage comme un esprit ardent, esthète au cœur battant, « …pas encore à l’ordre du jour (car) il en est qui naissent posthumes…».

Fidèle à sa carrure d’écrivain voyageur, Jean-Luc Coatalem teinte cette investigation intime d’un décor aux quatre vents, dérobant à Pékin une parenthèse aventureuse dans la Cité Interdite, avant de se remémorer certaines déambulations sur les quais de la capitale, pour enfin mieux replonger dans un spleen mystique, dont seule la profonde forêt du Huelgoat viendra à bout.

Se dérobant à la lisière d’un protagoniste lointain, le récit nous habite encore étrangement une fois toutes les pages dévalées, comme si ce qui nous avait échappé à la lecture s’agitait désormais à la lueur d’un ailleurs intérieur…

«  À l’envers de leur nature les êtres alors agiront : l’eau brûlant, le feu noyant toute la chose et tout l’esprit. »

Stèles, de Victor Segalen, est à parcourir au fil de Mes Pas Vont Ailleurs, au rythme du navire revenant au port après chaque mystérieuse traversée.

Mes Pas Vont Ailleurs de Jean-Luc Coatalem

paru aux éditions Stock , 2017

Stèles de Victor Segalen

paru au Livre de Poche, 1999

 

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