Poésie

Pour Morgan Parker, « il n’y a pas que Beyoncé »

Les éditions Au Diable Vauvert ont récemment publié un recueil de poèmes du jeune Danois Yahya Hassan. Né de parents réfugiés palestiniens, ce dernier y faisait état des difficultés d’intégration en Europe occidentale, ainsi que des nombreux écueils qui se plaçaient spontanément sur la route des (enfants d’)immigrés. Avec Morgan Parker, codirectrice du duo féministe The Other Black Girl, des ponts stylistiques et thématiques apparaissent assez clairement. On perçoit en effet chez l’autrice afro-américaine une même soif d’énoncer (et de dénoncer), un penchant semblable pour les formules abruptes, une capacité similaire à dépoussiérer les esprits et à embrasser le quotidien dans ce qu’il a de plus tragique et pathétique. Ce n’est pas certainement pas un hasard si le New York Times a décrit les textes de Morgan Parker comme étant « considérables pour la poésie américaine ». Lauréate du prix Pushcart, qui récompense les meilleurs écrits publiés par ce que l’on qualifie parfois de « small press » – les petits éditeurs –, la poète s’inscrit dans les pas de Jim Elledge ou Dorothea Lasky et leste ses textes, dénués d’ambages, d’une teneur politique et sociologique difficilement réfutable.

Porteuse d’un discours décomplexé sur l’identité noire, Morgan Parker maîtrise l’art d’incorporer la pop culture à l’expérience de la négritude.
Présentation de l’éditeur

Contrairement à ce que le titre du livre semble indiquer, Morgan Parker admire Beyoncé. Cette dernière est pour elle une sorte d’incarnation en laquelle peut se fondre la pluralité des conditions d’existence des femmes noires. Beyoncé, c’est Morgan Parker, ses lectrices, leurs amies et même leurs ennemies. L’évocation de cette figure populaire est un raccourci métonymique. Il permet d’évoquer la conscience de soi, l’effacement, le sexe, la performance ou les affects humains. La poète le verbalise d’ailleurs elle-même au cours d’un entretien avec Tahirah Hairston en mai 2017, pour The Cut : « La flexibilité et la légèreté d’utiliser son nom pour remplacer n’importe qui m’ont convaincu. C’est vraiment un moyen pour moi de comprendre le fait que les femmes noires sont si différentes et peuvent être regardées de tant de façons différentes, et en utilisant un seul nom, cela indique ce genre de multiplicité. » Dans des compositions douces-amères, où l’humour noir contrebalance des constats souvent implacables, Morgan Parker va mettre en balance Beyoncé et l’histoire des Afro-américains, les tenues vestimentaires ou, plus généralement, les perceptions qui se portent, parfois avec un racisme latent, sur les femmes noires.

La poésie de Morgan Parker a peu à voir avec la forme classique, en vers et en rimes, mise en exergue dans le monde académique européen. Pour l’autrice américaine, il s’agit avant tout d’accentuer les capacités d’expression, de troubler par la forme et de toucher par le fond. Ses écrits sont tapissés d’un sentiment de mélancolie et de résistance qui s’explique probablement pour partie par la dépression et la thérapie qu’elle a vécues dès son adolescence. Ses textes interrogent par ailleurs souvent le discernement, ou à tout le moins l’appréhension subjective des images, au propre comme au figuré. Ainsi, dans « La Femme du président », elle demande : « Et si les hommes avaient tort ? Que l’Anglais sonnait faux et que le bleu était incolore… » Avant d’enchaîner : « Le tailleur est-il une construction sociale ? Quel est le prix de l’argent ? » Dans « 99 problèmes », référence explicite à Jay-Z (le mari de… Beyoncé), elle pointe plusieurs fois l’oppression, les mecs et les complexes industriels, mais elle cite aussi l’histoire américaine, la « planète en loques », le Prozac ou encore les « sauveurs blancs ». Dans « Époque à Risques, Mec », elle écrit : « Pendant que les troncs des arbres s’épanouissent en ordre, je ne respecte jamais que les lois non écrites. » Puis, comme un avertissement : « J’essaie d’écrire un message qui décrive mes sentiments, mais les émoticons ont les mains blanches. »


 

Il n’y a pas que Beyoncé, de Morgan Parker

traduit par Felix Jousserand

 

Au Diable Vauvert,  25 février 2021

 

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Image bandeau : analogicus / Pixabay

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